Jacques Weber raconte…La dernière bande…

Jacques Weber, vous êtes un familier du seul-en-scène, qu’il s’agisse de raconter Monsieur Molière, de mêler des textes classiques et contemporains avec une certaine gourmandise (d’ailleurs bien goûtée par le public !), d’interpréter un truculent Gustave Flaubert, je pense aux lectures sur scène également. Autant de moments que vous partagez avec un public complice sur lequel vous pouvez vous appuyer, vous êtes alors, en quelque sorte, porté par ses rires, par son émotion voire son approbation mais ici, avec le personnage de Krapp qui incarne la solitude, le rapport au public est tout autre. Comment percevez-vous cette nouvelle approche ?

En effet, dans les pièces précédentes, bien que seul en scène ou presque avec Gustave, le rapport avec le public est direct. Ici, il s’agit d’une incarnation, je dirais même d’une pièce de composition car lorsque j’arrive sur scène, on ne me reconnaît pas, je suis ce vieux clown et ce qui caractérise Beckett, c’est bien que tout commence dans un registre burlesque puis, peu à peu, l’homme se dévoile et la pièce bascule d’un mouvement identique jusqu’à la tragédie. Il y a un paradoxe chez Beckett, celui de conjuguer la renommée et la peur tout à la fois, pourtant, Molière et Tchekhov peuvent être tout autant tragiques parfois.

Qu’est-ce que la comédie au fond ? c’est le support le plus connu de toute l’œuvre dramaturgique mondiale, la comédie c’est l’opposition des deux extrêmes de la vie : la farce et le tragique et le coup de génie de Beckett dans La dernière bande, c’est que l’on a très nettement d’abord la farce puis le tragique qui s’installe avec cette ironie et cet humour féroces propres à l’auteur.

Dans La dernière bande, où l’émotion est quasiment palpable, il n’y a pas la possibilité de vous appuyer sur un partenaire, cela vous paraît-il plus ardu ?

 Non, il s’agit d’un exercice différent mais je dirais que ça n’est pas tout à fait exact car il y a toujours un partenaire, quand on joue seul, le partenaire est soi-même et le public mais ici le partenaire est mon magnétophone et l’homme que j’étais à trente ans, tellement différent de celui que je suis à présent. Il y a un sentiment de solitude certes, mais je découvre deux autres personnages, deux autres moi-même, on pense au fameux « Je est un autre », phénomène même du théâtre.

Krapp appartient à ces êtres désespérés du monde beckettien, qu’est-ce qui vous a pourtant séduit chez lui pour que vous ayez envie de l’interpréter ?

 Ce n’est pas le personnage qui m’a attiré tout d’abord mais la proposition de celui que je tiens pour l’un des plus grands metteurs en scène, que le théâtre d’ailleurs reconnaît comme l’un des plus grands metteurs en scène du XXème siècle, celui qui a inspiré Chéreau, Planchon, Vincent, Lasalle…, je veux parler de Peter Stein qui m’a fait l’honneur de me proposer le rôle de Krapp à la suite de sa mise en scène du Prix Martin à l’Odéon où je jouais avec le formidable Laurent Stocker.

Ensuite, c’est la grande rencontre, j’aimais beaucoup Beckett mais je ne l’avais jamais joué. Néanmoins, l’important n’est pas de jouer un grand texte d’un grand auteur mais bien de savoir avec qui on joue et qui le met en scène.

Malgré des déplacements assez limités, le rôle semble très physique et l’expressivité des traits remarquablement sollicitée, avez-vous cette impression en sortant de scène ?

 Oui, absolument, le spectacle a beau être court, il y a cependant une densité certaine dans la nécessaire transmission de l’expression, de la vérité. Par ailleurs, il s’agit d’un rôle de composition, le corps est parfois soumis à des postures contraignantes, je dois chuter également, souplesse et énergie sont donc nécessaires et en effet, après le jeu, je suis comment dire…cassé !

Le monde de Beckett a ceci de particulier qu’il est, je cite Didier Anzieu « comme un coup porté à l’âme », suivez-vous cette comparaison ?

 Je ne suis pas sûr qu’il faille évoquer l’âme concernant Beckett, ce qui est sûr c’est qu’il y a chez lui une telle science du mot, lequel est très précis, clinique, chirurgical, que l’on a l’impression que chaque mot est un coup de stylet. Il dit d’ailleurs que les mots sont des trous dans le silence. Le mot âme connote le mystique qui n’a rien à voir, à mon sens, avec Beckett. Je pense au contraire, qu’il y a dans La dernière bande un élément qui peut tous nous réunir, éloigné d’un prototype métaphysique lointain. Il s’agit d’un homme qui, au seuil de la mort, s’appuie et se recroqueville, comme un enfant sur le ventre de sa mère, sur les souvenirs amoureux. Finalement, la conclusion de Beckett est qu’il reste de toute une vie des images très simples : l’amour, un premier baiser, la chaleur d’un regard, d’un sourire… Voilà ce qui nous donne à espérer malgré la laideur et les rages de notre monde, il nous reste la possibilité d’être ému tout simplement.

Avec La dernière bande, la solitude propre aux personnages beckettiens devient ici absolument vertigineuse, comment vous êtes-vous préparé à incarner cela ?

 Je ne me prépare pas, il ne faut pas se préparer mais lire, relire la partition, en connaître davantage sur Beckett, avec ses incroyables didascalies qui vous donnent des précisions absolument hallucinantes ! Ne pas se préparer donc mais être dans un état de disponibilité totale et avoir la chance de pouvoir faire confiance à un grand metteur en scène. À partir de ce moment, l’important, comme disait Beckett, est de pouvoir faire marcher le magnétophone ! Une phrase que j’adore car quand vous répétez cette pièce, vous comprenez que c’est cela qui en donne le rythme, vous ne pouvez pas faire semblant. Ainsi que le disait Brecht, tout commence par le Gestus, voilà ce qui est extrêmement important.

Selon moi, pour un acteur c’est aussi important de jouer La dernière bande, d’avoir cette chance, que de jouer Le roi Lear, c’est un des immenses rendez-vous théâtraux au même titre que Vania, Alceste ou d’autres grands personnages du répertoire.

Est-ce difficile de jouer le rôle de Krapp ?

Tout est « difficile » à jouer, je crois, ça dépend bien sûr de ce que l’on entend par théâtre, si l’on prend à contresens la phrase chez Molière : « l’important est de plaire », on arrive à faire un théâtre qui m’est étranger et que je n’aime pas. Mais dans le cas de Beckett, avec La dernière bande, c’est cette proximité entre la relation que vous entretenez vous-même avec la solitude, la mort et le texte. Un texte tellement effroyablement juste, concis, ramassé que les mots explosent dans votre bouche comme des petites bombes atomiques !

Étiez-vous en accord avec les attentes du metteur en scène pour ce rôle ?

 À tout moment ! J’ai cette chance inouïe qu’il y ait entre Peter Stein et moi une osmose qui nous permet de nous comprendre merveilleusement bien. Entre nous, tout va très vite, il saisit ce qui parfois me fait défaut, comme la patience ! Or le secret du théâtre est de laisser le temps au temps ! Laisser les choses naître, laisser se cultiver le malgré soi, voilà ce que Peter Stein m’invite également à considérer.

Vous aimez les mots, ceux de Flaubert, de Maupassant et de bien d’autres qui ont soin de la belle phrase, celle qui s’étend pour saisir davantage le monde sensible je dirais. Avec l’écriture beckettienne, c’est au contraire une économie de procédés littéraires, que vous apporte ce style plus sobre, déstructuré, volontiers répétitif voire obsessionnel ?

 C’est vrai que nous avons une phrase qui appartient à une époque, le XIXème, une phrase qui fait suite à celle du XVIII, où l’on est, à mon sens, à l’apogée de la langue française. Suite au lyrisme, vient le génie de Flaubert qui va vers la nudité de la phrase, vers l’exactitude du mot, qui s’éloigne de tout romantisme tout en recherchant la musicalité de la phrase alors que Beckett est dans la recherche absolue, crue et cruelle de la vérité humaine. Toutefois, il reste une musicalité chez lui, dans les répétitions d’une même phrase mais elle est différente. Ainsi, à chaque époque son style, un style qui innove et qui s’appuie en même temps sur un fond de celui qui lui a précédé.

Jacques Weber, puis-je vous demander quels sont vos projets après cette pièce ?

Bien sûr, le prochain spectacle  que je ferai avec Peter Stein est Tartuffe, j’y jouerai le rôle d’Orgon cette fois et  Pierre Arditi sera Tartuffe.

Merci à Jacques Weber pour sa disponibilité et cette générosité qui est la sienne, cet échange autour du théâtre en général et de La dernière bande en particulier invite à une réflexion des plus intéressantes et…à courir le voir jouer sur scène au plus vite !                                                                                                                                                         

                                                                                                                     Marianne M.

Propos recueillis le 31 octobre 2017 par Marianne Millet.

Crédit photo : Donnera MEAS

La dernière bande avec Jacques Weber à voir à Vedène, l’Autre Scène, le samedi 11 novembre 2017 à 20h30

Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Tarif à partir de 10 euros

  

 

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