Opéra Grand Avignon. La dernière bande. Vu à l’Autre-Scène à Vedène le 11.11.2017.

2017_10_06_la_derniere_bandecdunnara_meas_2 

Les limites d’un monde languissant…

Sur un bureau, dans l’immobilité du sommeil, au milieu d’une sphère blanche qui délimite ainsi le monde rétréci de la fin d’une vie, Krapp est déjà là lorsque nous nous installons dans nos fauteuils confortables. Sur le plateau, un éclairage vertical blanc bleuté ; une douche froide dont nous n’allons pas tarder à en ressentir les effets ! Très vite, la salle est suspendue au souffle même du vieux Krapp qui va s’animer progressivement. Il a le geste lent du poids des ans et d’une solitude écrasante le clown triste et échevelé. Il a vite fait le tour de sa piste sans étoile dont il bat difficilement le sol au rythme de ses chaussures démesurément grandes.

Image du cercle sur terre qui traduit si justement un enfermement définitif auquel le vieil homme ne peut plus échapper ou encore, celle du circuit des bandes du vieux magnétophone qui convient le passé comme elles tentent de capter le présent.

Peter Stein et Jacques Weber nous invitent au cœur même de notre propre dualité…

Jacques Weber va littéralement incarner son personnage et ce, jusqu’au salut final, c’est Krapp que nous suivrons dans une intensité quasi palpable. Voilà de quoi faire mentir Diderot, ne lui en déplaise ! Car Jacques Weber est de ces comédiens qui « jouent d’âme », sensible et « de bonne foi » ! Il nous révèle un Krapp entre folie et fatalisme, caressant le souvenir de l’amour d’une main tremblante sur le haut-parleur ou bien rejetant les boîtes métalliques qui renferment une vie, la sienne, au ruban de ses bandes magnétiques. Celle de Pandore, il l’entend, il l’entoure de ses bras séniles, il s’étend finalement sur elle, elle a les yeux de l’amour qui fut, et dont le goût est celui de l’espoir, voilà ce qui reste au bout de l’existence finalement, semble nous dire Jacques Weber, l’amour de la mère regrettée, l’amour de la femme aimée.

Il va sans dire que la rencontre entre l’immense metteur en scène Peter Stein et le non moins formidable Jacques Weber est une évidence, ils ont su, tout en suivant le fil d’une didascalie beckettienne que l’on sait être exigeante et minutieuse, trouver leur propre rythme et renforcer quelques images avec davantage de puissance, l’espièglerie de Krapp glisse ainsi peu à peu vers cette tragédie inhérente à la pièce tout en conservant la douceur des derniers instants de vie. Le dialogue du vieux clown avec lui-même dans une mise en abyme du souvenir : « Est-ce que je chantais ? Je vivais encore » que déroule la voix, est écouté par un Weber-Krapp dans une hallucinante performance de comédien. Assurément, nous avons assisté là à un des grands moments de théâtre qui nous amène à reconsidérer notre propre humanité et, si le texte de Samuel Beckett a cette force d’expression que l’on lui reconnaît, il est certain qu’ici, la re-création de la pièce par Peter Stein et Jacques Weber nous en fait découvrir des profondeurs insoupçonnées tout d’abord.

                                                                                                                          Marianne M.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s