Du dialogue avec Alain Timàr aux Dialogues des Carmélites…

Photo 1 Alain Timár    Photo 2 Alain Timár

Alain Timàr, depuis 1983 vous dirigez le théâtre des Halles à Avignon, n’êtes-vous jamais lassé de ces mêmes lieux ?

 Non, je ne ressens pas de lassitude, car quand je suis à Avignon, j’éprouve souvent le sentiment de vivre un peu sur un bateau, Avignon et le Théâtre des Halles endossant le poste de vaisseau amiral ! Et que connote le bateau si ce n’est l’idée du voyage ! Je suis invité dans de nombreux pays et cela depuis plusieurs années déjà : ainsi La Corée du Sud, Hong Kong, Shanghai, Singapour… J’ai actuellement à nouveau des propositions pour la Chine et la Corée. Convié au Festival de Bucarest récemment, on m’a également sollicité pour une mise en scène en Roumanie. Si j’ajoute les créations réalisées dans la ville papale, la programmation du Théâtre des Halles et mon travail d’atelier en tant que plasticien, pas le temps en effet de s’ennuyer, ni à Avignon, ni ailleurs !

Le théâtre des Halles travaille également avec des établissements scolaires, vous paraissez sensible, semble-t-il, à « l’éducation du jeune spectateur ».

 La position de l’artiste, selon moi, est plurielle : nécessité du recueillement, de la solitude propices à l’inspiration, à l’imagination. Cet isolement, ce retrait volontaires permettent d’être en phase ensuite avec les autres. Vous comprendrez qu’être en permanence à la conquête ou en séduction d’un public potentiel ne me paraît pas essentiel. Cependant, lorsque l’on se trouve en responsabilité d’un théâtre, d’une équipe et d’un public, aller vers l’autre constitue une donnée fondamentale et paradoxalement, doit devenir une quasi tendance naturelle. Dans ce cadre-là, sensibilisation, transmission, élargissement des publics prennent tout leur sens et constituent des temps véritablement très importants dans le parcours d’un artiste. Quand je parle de sensibilisation, c’est dans le sens d’éducation, d’éveil, de curiosité et de découverte.

Dans la solitude des champs de coton de Bernard -Marie Koltès

Dans la solitude des champs de coton  de Bernard-Marie Koltès. Festival d’Avignon, théâtre des Halles, 2017.

Pensez-vous que l’on puisse amener également ces jeunes vers l’opéra ?

Il en est de l’opéra, de la musique classique comme du théâtre ou de la musique contemporaine ou de tous les autres arts, il convient de travailler le plus honnêtement possible et rencontrer les publics les plus divers avec conviction et enthousiasme, en dépit des difficultés rencontrées quelquefois. La tâche demande beaucoup d’énergie. Pierre Guiral, directeur de l’Opéra Grand Avignon ou Philippe Grison, directeur de l’Orchestre Régional Avignon-Provence, partagent, je pense, cette opinion et travaillent aussi très largement dans ce sens.

Vous qui aimez tant les textes contemporains, qu’est-ce qui a pu vous décider à accepter la mise en scène d’une oeuvre plus classique ?

Pas vraiment classique, ou plutôt classique contemporain, à l’instar, par exemple, de Béla Bartók. Musique de Francis Poulenc, livret adapté de Georges Bernanos : tout ça ne me semble pas vraiment classique mais bien respirer un XXème siècle novateur ! Quant à l’opéra lui-même, j’en respecte évidemment à la note et à la lettre l’écriture (face à une œuvre de cette qualité, comment pourrait-il en être autrement ?), mais j’en projette une vision de l’histoire et donc de la mise en scène. En effet, je n’aurais pas accepté cette invitation si je n’en avais pas ressenti une lecture personnelle.

 Est-ce le premier opéra que vous mettez en scène ?

 Oui, en ce qui concerne la France… On vient entre autres de me proposer de mettre en scène un opéra traditionnel chinois (en cantonnais) afin d’y apporter une vision contemporaine et peut-être faire évoluer le genre. Serait-ce pour moi une nouvelle voie à explorer ?

La mise en scène de l’opéra vous paraît-elle différente de celle du théâtre ?

 La partition d’une part, qu’il convient bien entendu de respecter (ce qui n’exclut pas une possible interprétation de la musique), le livret d’autre part, représentent les deux solides piliers de l’opéra. La mise en scène peut en constituer le troisième. Une note est une note, un tempo est un tempo mais on peut jouer la note, suivre le tempo de mille façons en fonction du jeu, donc de l’interprétation. Idem pour la scénographie.

En ce qui concerne Dialogues des Carmélites, j’ai trouvé en la personne de Samuel Jean, le chef d’orchestre, un beau et fort dialogue, en parfaite complicité.

De même pour l’ensemble des interprètes. J’ai eu la chance de pouvoir travailler en amont avec Ludivine Gombert qui joue et chante le rôle de Blanche, ce qui nous a permis d’approcher le personnage d’un point de vue théâtral, en saisir la psychologie et préciser les ressorts dramaturgiques de l’intrigue.

Par ailleurs, le travail réalisé en amont sur le conducteur avec Irène Fridrici, sur la lumière avec Richard Rozenbaum et sur la vidéo avec Quentin Bonami m’ont permis de concrétiser et préciser rêves et images.

Vous êtes non seulement metteur en scène mais également scénographe et plasticien, comment avez-vous envisagé la scénographie des Dialogues ?

Scénographie, arts plastiques et mise en scène sont pour moi intimement liés et j’ai travaillé étroitement avec les créateurs lumière et vidéo afin de rendre l’ensemble cohérent. Le décor des Dialogues est apparemment simple : imaginez une grande « boîte » blanche, sol et murs blancs construisant un univers mental en quelque sorte, des murs servant d’écrans de projection, un espace très épuré dans lequel tout devient possible. Dans Dialogues des Carmélites, le moment crucial et déclencheur de l’univers dans lequel je souhaite embarquer le spectateur, se situe juste après la scène d’exposition correspondant à la rencontre entre le père (Marquis de la Force), son fils (Chevalier de la Force) et sa fille (Blanche de la Force). Blanche déclare à son père vouloir entrer au Carmel. Puis elle est prise d’un malaise. Quelques minutes plus tard, elle s’endort la tête reposant sur les genoux de son père. A cet instant, tout bascule : Blanche se met à rêver son histoire et les évènements qu’elle va vivre. Elle entre en rêve comme si elle entrait en religion. Dans le rêve ou le cauchemar, tout devient possible, le rationnel comme l’irrationnel, la fantaisie comme le tragique, tout en respectant encore une fois partition musicale et livret. En pénétrant le monde onirique de Blanche, je pense élargir et faciliter le champ de la réflexion sur la foi, la spiritualité et me libérer du contexte historique de l’œuvre. Elza Briand, la créatrice des costumes, a ainsi, en suivant cette indication, réalisé de très beaux costumes que je qualifierai de sobre et d’intemporel. Ces deux caractéristiques favorisant et appuyant, je pense, le questionnement sur la croyance : au-delà d’une religion spécifique, au-delà de la raison et de la connaissance scientifique, quoi et qui peuvent amener un être à croire et qui plus est, à croire jusqu’au sacrifice et la mort. Cette question, malheureusement très actuelle, traverse le temps, l’espace et donc l’histoire universelle de l’humanité.

 Par ailleurs et d’un point de vue scénographique, dans la scène d’exposition, le spectateur voit un fauteuil blanc dans lequel est assis le père. Ce même fauteuil devient immense dans le rêve de Blanche et on assiste à cette transformation. Fauteuil qui deviendra à vue lit-linceul, tombeau, puis autel. L’ensemble des objets, ainsi traité, prend une valeur symbolique, un peu comme dans Alice au pays des merveilles.

J’ai également imaginé un personnage supplémentaire que j’appelle l’ange de la vie ou ange-gardien (celui de Blanche) opposé au docteur Javelinot, l’ange de la mort.

Finalement, on peut tout à fait imprimer sa marque personnelle à une œuvre de cette qualité et de cette importance… sans trahison aucune.

 Vous sentez-vous proche de Bernanos et du compositeur Poulenc ?

 Oui, tout à fait, Poulenc appartient à une période du XXème siècle que j’apprécie beaucoup, tant elle fut audacieuse et novatrice. Livret et musique exceptionnels, raison de plus pour servir l’œuvre plutôt que s’en servir. Respecter et ne pas trahir ne signifient pas brider son imaginaire, bien au contraire.

 

RHINOCEROS    Ubu Roi d'Alfred Jarry - version hongroise

Rhinocéros d’Eugène Ionesco, version coréenne.   Ubu roi d’Alfred Jarry, version hongroise.

Y a-t-il plusieurs auteurs qui retiennent votre attention aujourd’hui ?

Beaucoup en effet. Parmi les classiques contemporains de langue française : Beckett, Ionesco, Adamov, Novarina, Koltès, Genet, … Quant à ceux, plus récents : j’aimerais parler par exemple de Rui Zink, écrivain portugais dont j’ai découvert l’univers. J’envisage une adaptation d’un de ses romans en 2020, L’installation de la peur. D’autres encore : Karim Akouche, berbère algérien, qui vit au Canada actuellement et dont j’ai découvert ses Lettres à un soldat d’Allah que j’adapterai et mettrai en scène prochainement. J’ai passé enfin commande d’écriture à l’écrivain de théâtre Rémi De Vos : la création de Sosies verra le jour en 2019. La curiosité étant mon plus grand défaut, je pourrais vous en citer beaucoup d’autres, mais la liste serait trop longue…

  Alain Timàr, puis-je vous demander quels sont vos projets bien que vous m’en ayez déjà donné un aperçu ?

 Donc ceux que je viens d’évoquer et qui inscrivent les prochaines productions du Théâtre des Halles pour les trois ou quatre années à venir. S’ajoutent les projets à l’étranger. Le lien avec d’autres cultures et par conséquent d’autres langues est important pour moi. J’aime me confronter à des mondes que je ne connais pas. Je vous ai parlé de curiosité et je réitère : c’est là mon principal défaut ! Quoi de plus constructif que l’échange et le dialogue. La période du Festival d’Avignon favorise et encourage cette énergie : c’est essentiel. Je travaille à prolonger et à développer cette dynamique tout au long de l’année dans cette incroyable ville d’Avignon.

Un grand merci à Alain Timàr auprès de qui le temps passe singulièrement vite quand il parle de théâtre, des auteurs qu’il affectionne tout particulièrement et…de cette mise en scène de Dialogues des Carmélites qu’il sera plus qu’intéressant de découvrir ! 

                                                                                                          Marianne M.

Propos recueillis par Marianne Millet le 15 janvier 2018 au théâtre des Halles à Avignon.

Compte rendu du spectacle dans la rubrique « Opéra livré » à partir du 29 janvier.



Dialogues des Carmélites. Opéra en trois actes de Francis Poulenc.
Texte de l’œuvre de Georges Bernanos, porté à l’opéra avec l’autorisation d’Emmet Lavery d’après une nouvelle de Gertrud Von Le Fort et un scénario du Révérend-Père Brückberger et de Philippe Agostini.

Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon. Dimanche 28 janvier 2018 à 14h30. Mardi 30 janvier 2018 à 20h30. Opéra Confluence

Conférence « Dialogues des carmélites »
par Marielle Khouri le Samedi 27 janvier à 17h Maison Jean Vilar
Direction Samuel Jean
Direction du chœur Aurore Marchand
Études musicales Hélène Blanic

Mise en scène et décors Alain Timár
Assistante à la mise en scène Irène Fridici
Costumes Elza Briand
Lumières Richard Rozenbaum
Vidéo Quentin Bonami

Madame de Croissy
Marie-Ange Todorovitch
Blanche de La Force Ludivine Gombert
Constance Sarah Gouzy
Madame Lidoine Catherine Hunold
Mère Marie de l’Incarnation Blandine Folio Peres
Sœur Mathilde Coline Dutilleul
Le Marquis de La Force Frédéric Caton
Le Chevalier de La Force Rémy Mathieu
L’Aumônier du Carmel Raphaël Brémard
Le premier Commissaire Alfred Bironien
Le deuxième Commissaire / l’Officier / le Geôlier Romain Bockler

Orchestre Régional Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon



Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 3h00

Tarif à partir de 15 euros

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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