Emmanuelle Cordoliani nous raconte son Enlèvement au sérail…

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Emmanuelle Cordoliani, vous avez l’expérience du théâtre et celle de l’opéra également, est-ce un atout pour diriger solistes et chœur d’un opéra ?

 Il me semble que c’en est un en effet car au théâtre il n’y a pas l’idée de groupe avec lequel travailler mais plutôt celle de l’individualité que je transpose à l’opéra où le chœur devient donc une personne à laquelle s’en ajoute une autre et ainsi de suite. De plus, dans ce projet où il y a un acteur sur scène, la théâtralité s’invite plus fortement, il faut donc trouver un jeu entre cet acteur et les chanteurs. Cependant, à la différence de la liberté d’expression au théâtre où l’on peut couper les textes, les monter, les agencer selon l’intention de mise en scène, le conservatisme est plus marqué à l’opéra, non seulement par l’érudition mais encore par la tradition, ainsi ce qui est intéressant, c’est d’évoluer dans ce milieu avec ce que l’on peut apporter du monde du théâtre. Depuis 2002, je monte des opéras en gardant à l’esprit que je le fais pour aujourd’hui et non pour rendre compte de ce qu’ils pouvaient être hier. Je sais également que les deux genres diffèrent, les relais de l’émotion, par exemple, sont plus nombreux à l’opéra ; un sentiment pourra ainsi être pris en charge par l’orchestre ou par le chœur, il est impératif d’être attentif à ces variations par rapport au théâtre. Enfin, le chanteur a davantage de fragilité que l’acteur, sans une voix préservée, il ne peut jouer alors que dans une situation analogue, le comédien pourra compenser malgré tout. Donc, il y a un va et vient entre théâtre et opéra qui permet, pour ce dernier, la rencontre de la parole, du chant, de la musique, de ses histoires, et c’est bien cela qui m’intéresse.

 Vous avez une compagnie : Le café Europa né en 2013, donc récente, mais également dix années d’expériences autour du théâtre, de l’opéra avec des projets atypiques de musiques autour du conte. Vous semblez très attachée au genre du conte.

 Le Café Europa est une jeune compagnie mais formée d’une équipe plus ancienne avec laquelle je travaille depuis une douzaine d’années. Je suis, il est vrai, très attirée par le genre du conte, il est au cœur de nos projets et de notre équipe car on touche ici notre conception même de l’art dramatique ; les répétitions, la dramaturgie, tout se fait en se racontant nombreuses histoires. Nous sommes tous des raconteurs d’histoires. J’imagine parfois celles de certains accessoires qui sont utilisés sur scène, historiettes liées à la fable centrale et qui finissent, à mon sens, par donner une densité plus marquée à l’ensemble puisque transmises à tous les intervenants du plateau ; on n’attrape pas son chapeau de la même façon quand on connaît son histoire ! Tout comme j’ai pu écrire l’histoire du ballet d’Avignon qui s’ajoute au spectacle.

 Vous avez une formation de comédienne, qu’est-ce qui vous attire autant dans l’espace lyrique ?

 Initialement, c’est la voix plus que la musique, mais c’est aussi le fait qu’il s’agit d’un art où différentes formes interviennent sans qu’aucune n’attente à l’autre, l’absence de hiérarchie permet une simultanéité, voix et musiques vont de pair, c’est bien ce « ensemble » qui raconte pour moi la vie humaine, l’opéra est bien éloigné de que l’on peut prendre d’abord comme un art formel. Les projets autour de l’opéra sont vastes, notamment sur des ouvrages d’érudition comme L’Enlèvement au sérail, tout ne peut être saisi totalement et difficilement rendu en deux à trois heures, il y a donc cette part de l’œuvre à ressentir plus qu’à comprendre absolument.

 Mozart n’est pas si éloigné de l’univers des contes parfois, est-ce cela qui vous a poussée à accepter cette mise en scène ?

 Lorsque l’on m’a proposé cet opéra, j’en ai été vraiment ravie car j’ai monté à peu près tous les opéras de Mozart. Son l’univers m’est devenu, peu à peu, très familier et j’ y ai trouvé mon chemin qui passe par la puissance symbolique de ses ouvrages qui traversent les archétypes, ceux du conte, à fortiori avec L’Enlèvement au sérail qui est une porte ouverte vers l’Orient.

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 Que vous inspirait L’enlèvement au sérail avant qu’on ne vous en propose la mise en scène ?

 J’avais vu nombre de mises en scène de l’ouvrage qui étaient assez éloignées de mon univers ou qui ne me séduisaient absolument pas, hormis le travail qu’a pu en faire Wajdi Mouawad qui m’a beaucoup impressionnée du reste parce qu’il a eu l’intelligence de faire ce prologue, ce déplacement dans le temps avec le flash-back de Belmonte, sa lecture de l’œuvre est très fine et véritablement intéressante.

Les premières questions que je me suis posées à propos de cet opéra ont été de savoir de quel Orient on parle, comment on le traite, et que penser de cette période des Lumières qu’on érige un peu comme un absolu, qu’en est-il aujourd’hui. J’ai finalement fait le choix d’y retrouver la dimension poétique, la poésie tenant une grande place pour moi et de façon quotidienne d’ailleurs, donc ce qui me fascine dans cet Orient, c’est bien son aspect composite, les récits fondateurs des Mille et une Nuits,  cette sagesse et cette joie présentes dans les poèmes soufis, une veine poétique bien antérieure à L’Enlèvement au sérail mais qui m’a inspirée pour une partie de la construction de la mise en scène, et bien que le sérail soit placé dans un cabaret viennois dans la fin des années vingt, parfois les textes sont des poèmes soufis du XIIème siècle !

 À qui a appartenu le choix de vos solistes ici ?

Certains ont été retenus sur concours, celui de Clermont et d’autres ont été choisis par les cinq directeurs coproducteurs.

Pourquoi cette transposition dans un cabaret viennois des années trente ? est-ce le personnage atypique de Mozart qui vous l’a inspirée ?

 Premièrement, je ne fais pas des spectacles dits d’époque, je cherche plutôt des transpositions. En ce qui concerne L’Enlèvement, il y avait deux éléments, le premier étant la dramaturgie de l’ouvrage avec les chanteurs et les personnages qui parlent dans un mélange de niveau de langue ainsi le personnage de Constance par exemple. Ensuite, le lieu clos et mystérieux du sérail auquel je pensais me renvoyait au film Cotton Club de Coppola, et j’envisageais le personnage de Sélim qui pardonne finalement, qui aime sans retour, tout cela évoquait pour moi le cabaret. Et Vienne à la fin des années vingt, c’est déjà l’Orient, ce qui m’intéressait c’était de rappeler cette idée cosmopolite.

L’opéra est chanté en allemand et parlé en cinq langues je crois, un clin d’œil à Wajdi Mouawad ?

 Non, c’est assez drôle car lorsque j’ai commencé à écrire le livret, Wajdi Mouawad n’avait pas commencé Tous des oiseaux encore ! Mais il est vrai que ça aurait pu ! Le livret original place des personnages d’origines différentes, et avec nos solistes il en va de même donc il était intéressant de rompre un peu l’allemand, notamment dans les espaces parlés. Finalement cette pluralité des langues rendait mieux compte de l’Orient. Ce qui vient directement de Wajdi ici, c’est qu’à un moment, l’acteur dit un poème en persan, la source en est la soirée organisée par Wajdi quand il a investi les lieux du théâtre de la Colline dont il a reçu la direction. Parmi les nombreux invités, il y avait l’un de ses amis chanteur lyrique à qui il a demandé de chanter l’appel à la prière pour entendre une fois « Allahu Akbar » autrement que dans la bouche d’un détraqué, et vers la fin de la soirée, c’est ce que cet ami, qui avait pour l’occasion appris à chanter en arabe, a fait. Un moment magnifique que j’ai retenu car, au fond, faire entendre une langue orientale dans L’Enlèvement devenait une évidence. Donc l’acteur a appris un poème en farsi.

On entend ainsi l’espagnol, l’anglais, l’italien, l’allemand, un peu de français et le poème persan.

  Comment avez-vous pensé la scénographie de ce spectacle ?

 Ce qui amusant, c’est que dans l’histoire de la scénographie, Pierre Guiral a eu un rôle déterminant presque sans s’en rendre compte ! Lors de notre rencontre pendant que je travaillais sur l’ouvrage, je lui confie ma volonté de placer l’histoire dans un cabaret ce qui lui rappelle un spectacle vu à New-York dans un lieu composé de plusieurs salles à des étages différents où l’on allait et venait pour voir Hamlet dans des scénographies variées et lorsque l’on revenait au lieu de départ, cette pièce avait été complètement transformée en salle de jazz ! Après avoir rapporté cela à ma scénographe, elle pense à une soirée spéciale de cabaret, soirée très privée, sur le toit du cabaret aménagé en terrasse, une soirée sur le thème des Mille et une nuits, avec également Belmonte chanteur de cabaret qui est parti faire un film à Hollywood et qui revient…Donc un jeu avec une mise en abyme qui me plaisait beaucoup.

 On peut penser aux comédies de Molière avec ces mariages forcés auxquels il faut soustraire les jeunes filles, est-ce cela qui vous a également plu dans cet opéra ?

 Pas tellement au fond car Mozart est vraiment féministe avant l’heure, le personnage de Blonde est extrêmement habile et Constance n’attend pas forcément qu’on vienne la sauver. Sélim ne force pas Constance à l’amour, il subit plutôt le fait d’être éconduit. Constance est dotée ici d’une grande force de caractère bien éloignée des jeunes filles fragiles et apeurées.

 Un personnage a-t-il votre préférence ici ?

 C’est difficile à dire car j’ai écrit l’histoire de chacun d’eux, au fil des répétitions j’ai aimé tous les personnages, il faut dire que la rencontre avec les interprètes a été aussi simple que belle.

 Après L’Enlèvement au sérail, vous avez pour projet un opéra-conte, celui Hansel et Gretel il me semble ?

 En fait, il est question de trois projets de contes ; Hansel et Gretel que l’on donnera dans deux saisons à Avignon, un projet qui me tient à cœur car j’en suis la librettiste, je peux donc travailler avec un compositeur vivant même s’il nous semble que Mozart le soit encore ! Je travaille également avec un quatuor étonnant qui s’appelle « la chambre bleue » composé de trois instrumentistes et d’une comédienne sur un ouvrage qui s’appelle La bête et la belle, une version de l’histoire racontée par la bête. Le dernier projet, Les petites lumières est un travail autour de La mort marraine de Grimm.

 

Alors que certains dessinent ce qu’il voient sur la scène, que le chorégraphe prend des photos, Emmanuelle écrit de petites histoires pendant les pauses d’orchestre ou  lors des interventions de la costumière et c’est le simple chapeau rose que cette dernière donne à l’acteur qui va prendre vie soudainement sous sa plume, il devient l’histoire du couple Belmonte-Constance, une fable qu’elle va raconter à l’interprète de l’amoureux, un conte sur mesure qui change le regard de l’acteur sur ce simple accessoire. Il semble qu’elle sème de la poésie un peu partout Emmanuelle Cordoliani, elle dirige ses acteurs et ses chanteurs tout en les charmant d’une lyre inspirée, et lorsqu’elle évoque son univers, on se laisse charmer à son tour avec bonheur !

 

                     Marianne M.

Propos recueillis par Marianne Millet le 5 février 2018.

Compte rendu du spectacle dans la rubrique « Opéra livré » à partir du 19 février.



L’enlèvement au sérail

Dimanche 18 février 2018 à 14h30      
Mardi 20 février à 20h30
Opéra Confluence

Conférence « L’enlèvement au sérail »
par Michel Barruol
Samedi 17 février à 17h
Maison Jean Vilar

Opéra en trois actes
de Wolfgang Amadeus Mozart
Livret de Gottlieb Stephanie
d’après la pièce de Christoph Friedrich Bretzner

Direction Roberto Forés Veses
Direction du Chœur Aurore Marchand
Études musicales Thomas Palmer

Mise en scène Emmanuelle Cordoliani
Chorégraphie Victor Duclos
Scénographie et accessoires Emilie Roy
Costumes Julie Scobeltzine
Lumières Pierre Daubigny

Konstanze Katharine Dain
Blondchen Elisa Cenni

Belmonte Blaise Rantoanina
Pedrillo Cesar Arrieta
Osmin Bastian Nils Gustén
Selim Bassa Stéphane Mercoyrol

Orchestre Régional Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Ballet de l’Opéra Grand Avignon

1930, le Tout-Vienne se damne pour une invitation au très select Serail Cabaret. La réputation sulfureuse, de son propriétaire, Selim le mystérieux, l’apatride, le nabab, le Pacha, expliquerait à elle seule ce furieux engouement. Que n’a-t-on pas dit sur le Sérail ? Le Pacha y séquestrerait la Konstanze, se meneuse de revue. Les invités ne pourraient en repartir qu’après s’être acquittés d’une rançon somptuaire…

Tout le monde sait que depuis les débuts au cinéma de son chanteur de charme, Belmonte, tout est sens dessus-dessous au Sérail. Il paraît même que le célèbre duo comique Osmin & Pedrillo est sur le point de se séparer… Mais ce soir, pour une représentation unique, Belmonte revient auréolé de son succès hollywoodiens. Une soirée très privée aux airs de 1001 nuits, sur le toit du Sérail. Bien chanceux sont ceux qui pourront entendre la troupe reconstituée dans le chef d’oeuvre de Mozart… plus heureux encore ceux qui seront aux premières loges pour les retrouvailles de la belle Konstanze et de son premier amour. Ils verront de leurs yeux jusqu’où la passion peut mener le Pacha. Emmanuelle Cordoliani

Nouvelle Production du Centre Lyrique Clermont-Auvergne
En co-production avec l’Opéra de Massy, l’Opéra de Reims
et l’Opéra de Rouen Haute-Normandie



Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 3h00

Tarif à partir de 12 euros

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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