Ouvreuse, un « petit métier de l’ombre » mis en lumière par Dalila Abdelkrim Daoui…

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Dalila Abdelkrim Daoui                                   …en compagnie de Kad Merad

Nous avons tous en mémoire les ouvreuses du cinéma de notre jeunesse, lampe de poche en main et panière en osier chargée d’eskimos, celles des théâtres, aussi modestes soient-ils, qui nous guidaient gentiment jusqu’au bon rang. Métier en voie de disparition, celui de l’ouvreuse se maintient pourtant dans les grands théâtres où, avec une discrétion efficace, elles vont dans un ballet incessant au rythme des entrées, placer la « cliente » ou le « client » jusqu’au fauteuil qui est le sien le temps d’une soirée.

 

Dalila Abdelkrim Daoui, en quoi consiste votre fonction à l’opéra et est-ce votre unique activité ?

Je suis d’abord employée de mairie, plus précisément agent d’accueil de l’urbanisme, pour l’instruction des autorisations de l’urbanisme.

Donc, j’étais employée en temps supplémentaire par la mairie pour faire ces quelques heures à l’opéra, lorsque la bascule s’est faite pour le Grand Avignon, j’ai changé d’employeur, ce n’est plus la mairie mais le Grand Avignon qui l’est devenu, tout cela restant dans la fonction publique, j’ai pu conserver les deux fonctions.

Depuis combien de temps êtes-vous liée à l’Opéra Grand Avignon et comment y êtes-vous venue ?

J’ai fait une demande auprès de la direction de l’Opéra d’Avignon en 1998 je crois pour être ouvreuse, ce que l’on nomme plus volontiers aujourd’hui sous la dénomination d’agent de salle et contrôleurs pour les hommes mais nous gardons entre nous le terme d’ouvreuses pour les femmes. Les contrôleurs déchirent les billets et indiquent les directions à prendre mais ils ne placent pas, c’est aux ouvreuses que revient cette activité.

Avez-vous senti une évolution de ce rôle depuis les quelques vingt années que vous le remplissez ?

 Lorsque je suis entrée, je n’étais que remplaçante à côté d’agents titulaires et comme les ouvreuses débutantes, j’ai fait tous les étages. D’abord le quatrième avec les loges. Il n’y a plus de clé comme on pouvait en avoir au XIXème siècle mais nous accompagnons les personnes jusqu’à leur loge.

N’est-ce pas habituellement aux étudiants que de remplir cette fonction d’agent de salle ?

 En effet, cependant des employés.es de mairie pouvaient proposer leur candidature pour ajouter ainsi à leur salaire quelques heures supplémentaires, lesquelles étaient bienvenues ! Ceci dit, les horaires peuvent en décourager plus d’un.e ; il ne faut pas craindre les heures tardives inhérentes au monde du spectacle.

Avez-vous choisi ce poste pour consolider vos revenus ou par attrait culturel, voire les deux ?

 Je ne vous cacherai pas que la jeune femme que j’étais alors a d’abord saisi l’aspect financier de cet emploi mais bien vite le plaisir s’est étroitement associé à ce travail particulier, voir et entendre des opéras, des pièces de théâtre, des ballets, des musiques diverses et variées et j’en passe ! Tout cela m’est bien vite apparu comme une chance !

Restez-vous toujours dans la salle pendant la représentation ?

Non, pas toujours, j’ai par exemple profité de ce temps, notamment lorsque j’avais déjà vu le spectacle, pour rester dans la coursive (couloir qui fait le tour des différentes entrées vers les fauteuils) afin d’y préparer des cours en vue de formations, d’échanger avec des collègues ou autre. Dans le cas contraire, je reste dans la salle après en avoir informé mon chef de salle.

Il n’y a donc aucune formation pour devenir ouvreuse ?

 Non, nous apprenons cette fonction de façon progressive et sur place. Il y a quelques exigences naturellement, elles sont d’abord liées à une tenue physique des plus correctes puisque nous faisons de l’accueil et dans un opéra qui de mieux ! Côté dress-code, un tailleur noir avec haut blanc, il y a quelques années, la jupe était exigée, à présent il y a davantage de souplesse avec un pantalon permis ou un haut noir plutôt que blanc. Nous devons être rapidement reconnues par les spectateurs en quête de leur place. Le sourire est bien sûr essentiel, difficile d’imaginer une ouvreuse à l’air maussade pour placer les personnes qui viennent passer un moment agréable sur les lieux ! La politesse et le respect de chacun est impératif. Enfin, je dirais que la patience est de rigueur car les clients.es peuvent la mettre parfois à rude épreuve !

Vous avez très certainement des horaires calqués sur la nature des spectacles ?

 Pour une représentation à 20h30, nous arrivons à 19h15, une fois notre tenue revêtue, on indique aux ouvreuses et aux contrôleurs où ils se trouvent et à quel niveau, ce que maintenant je n’ai plus à apprendre puisque préposée aux placements de l’orchestre. On nous remet également des programmes à distribuer le cas échéant, des indications éventuelles concernant des personnes à déplacer. Pendant l’entracte, chacune et chacun restent à sa place. À la fin du spectacle, une fois le public de tous les étages sorti, on s’assure que rien ne traîne, fermeture des portes et nous partons !

Je me souviens des ouvreuses de mon enfance, panière suspendue à leurs épaules et qui étaient chargées de glaces et autres confiseries.

 J’ai connu cela au début de mon emploi à l’opéra, on avait cette panière et à l’entracte on vendait nos friandises, nous avions un pourcentage sur les ventes, c’était bien ! Puis, pour des questions d’hygiène et autre, cette activité a disparu.

Combien comptez-vous d’ouvreuses pour une soirée à l’opéra ?

 A l’orchestre, il y a trois ouvreuses, une aux loges dont le placement est particulier. Ensuite deux à chacune des quatre galeries, donc onze ouvreuses sont en activité pour la soirée. Il y a également les contrôleurs à chacune des cinq portes. Je parle bien sûr de l’opéra en ville, pour Confluence qui est d’une configuration autre, c’est un peu différent pendant le temps des travaux de l’opéra.

Comment sont traités les retardataires ? est-ce différent selon le spectacle en cours ?

 Tout dépend, si leurs places se trouvent à l’orchestre ou au balcon, ils devront rejoindre les galeries et attendre l’entracte pour retrouver leurs places initiales afin de ne pas gêner le spectacle en cours. En ce qui concerne le théâtre, la production a inclus ses desiderata en amont au chef de salle par exemple, soit les retardataires peuvent intégrer leurs places, soit ils sont soumis aux règles énoncées plus haut pour l’opéra, mesures identiques pour l’opérette également.

Rencontrez-vous parfois des problèmes avec vos clients ?

 Oui, ça peut arriver, par exemple certains sont surpris de découvrir la place qui leur est attribuée et demandent à changer, soit parce qu’au niveau d’une quatrième galerie, ils vont avoir une impression de vertige, soit pour d’autres raisons sur d’autres places, dans la mesure du possible, j’essaie de trouver une solution et, en général, j’y parviens. Après tout, chacun est là pour passer un bon moment, autant faire en sorte que les problèmes se résolvent rapidement.

Avez-vous des liens avec le public fidèle aux lieux ?

 Oui, au fil des années nous avons bâti une certaine complicité, les rares fois où je n’ai pu être présente, l’on demandait de mes nouvelles, ce qui est assez sympathique au fond ! Je ne pourrais mettre un nom sur ces visages connus et très certainement il en va de même de leur côté, mais quand nous nous rencontrons en ville, nous nous saluons avec le sourire d’une reconnaissance mutuelle.

Et avec les artistes, avez-vous également des liens ?

 Tout dépend, avec ceux qui sont en place ; le chœur de l’opéra, son ballet, ses musiciens, nous nous connaissons, donc les liens sont permanents. Pour ceux qui viennent de l’extérieur, le temps d’une ou de plusieurs représentations, c’est différent, il peut arriver que nous soyons transparents ! Mais il y a de belles rencontres, la plus belle que j’ai pu faire d’ailleurs, c’est avec Michel Galabru. À l’époque, les artistes nous permettaient d’aller dans leur loge ! J’ai le souvenir d’avoir passé dans la sienne, avant le spectacle, un moment des plus forts, c’est un homme simple et avec son franc parler extraordinaire ! Lorsque plus tard il est revenu jouer La femme du boulanger, mon fils, à qui j’avais fait lire le texte, a eu cette même impression en rencontrant le généreux et jovial Galabru.

Un autre souvenir précieux, celui avec Jamel Debbouze qui fait monter sur scène l’un des spectateurs qu’il avait taquiné tout au long de son show et qui se trouvait être mon fils ! Le petit avait des étoiles dans les yeux ce jour-là !

De manière générale, il y a eu de beaux moments, et de grandes émotions également, la plus grande pour moi sans doute fut celle liée à Madame Butterfly de Puccini ! J’ai revu aux chorégies d’Orange cet opéra et l’émotion était toujours aussi vive, c’est, pour moi, l’opéra qui me ravit au sens littéral du terme. Il y a d’autres opéras qui me transportent également, je pense à La Traviata par exemple mais Madame Butterfly conserve une résonnance vraiment particulière en moi.

Vous est-il arrivé d’être surprise par ce que vous avez vu ?

 Oui, avec le spectacle de Michel Drucker en 2016 par exemple ! Je n’aurais pas pensé être happée de cette façon par les souvenirs de sa carrière qu’il a donnés sur la scène d’Avignon ! Il a su captiver son public de façon incroyable ce soir-là.

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Dans un autre registre, j’écoute avec ravissement les concerts symphoniques dirigés par Samuel Jean qui sait créer une osmose parfaite avec ses musiciens qui le suivent avec bonheur !

Parfois, je suis assise dans la salle et je me dis que ma chance est grande, si grande ! Jeudi dernier, j’étais subjuguée par Roy Assaf et ses danseurs ! Quel travail, quelle puissante beauté que cette chorégraphie ! Et à ce moment précis, je suis parfaitement consciente de cette chance qui est la mienne, mon regard critique s’est affiné au fil des années mais ma capacité à m’émerveiller est restée intacte !

Merci à Dalila Daoui dont le sourire dès avant le spectacle est déjà une invitation au bonheur d’être à l’Opéra Grand Avignon ! Dans cette bienveillance d’accueil qui lui est propre, on a comme l’impression d’entrer chez soi avec cette certitude que la soirée sera agréable… 

                                    Propos recueillis par Marianne Millet le 19 mars 2018.

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