Regard sur le métier de chef d’orchestre avec Samuel Jean.

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Samuel Jean, vous êtes donc le chef d’orchestre de l’Orchestre Régional Avignon Provence, une fonction que vous occupez depuis combien de temps à présent ?

 Je termine ma quatrième saison, auparavant je venais néanmoins régulièrement diriger l’orchestre depuis 2010. Je dirigeais des programmes de concerts en région et d’autres symphoniques. Depuis cette saison, avec Le Dialogue des Carmélites et La Traviata ainsi que d’autres à venir pour la saison prochaine, je fais davantage d’opéras.

 Quelles étaient vos activités auparavant ?

 J’ai longtemps été professeur au conservatoire supérieur de musique de Paris où j’avais la charge de la classe de solistes chanteurs ; trio, quatuor, quintet etc. Soit sur de la musique de chambre avec Brahms par exemple soit sur des opéras, c’était vraiment une classe très intéressante. J’ai également fait travailler la promotion des chanteuses et chanteurs 2005/2013, pour la plupart français, ainsi Julie Fuchs, Sabine Devieilhe entre autres. J’avais alors cette chance de voir grandir des talents que je pressentais, à raison, comme bientôt reconnus sur la scène lyrique.

J’étais également premier chef invité, une fonction analogue à celle du directeur musical, il s’agit d’une invitation à diriger l’orchestre pour une série, un opéra par exemple, dans une saison.

 Peut-on vous demander de quel instrument vous jouez vous-même ?

 Le piano, que je maintiens toujours du reste. J’ai accompagné au piano la classe de chant ou de saxophone pendant dix années au conservatoire régional de Boulogne-Billancourt, dans les lieux mêmes où j’avais été étudiant d’ailleurs. Des accompagnements qui m’ont conduit à faire deux disques. J’ai joué en soliste également, ici notamment.

Ce qui m’a amené au pupitre d’orchestre, c’est sans doute la fonction de chef de chant dans bon nombre de maisons d’opéras, une fonction que j’ai suivie pendant quelques années. Toutes ces répétitions d’opéras où le piano se substitue à l’orchestre m’ont donné cette envie de diriger, un désir que je nourrissais au fond depuis l’enfance.

 Je suppose que vous vous déplacez dans bien d’autres opéras ?

 Pas seulement dans des opéras mais aussi dans plusieurs orchestres puisque j’ai cette chance que l’on m’engage aussi bien pour des opéras que pour des concerts symphoniques. Je dois tout de même avouer que j’aime beaucoup diriger des opéras, ce qui est tout à fait différent de la direction sur plateau, être dans la fosse c’est diriger une œuvre totale me semble-t-il ; musique, chant, texte, le chœur, l’aspect technique du spectacle multiforme, c’est comme être à la tête d’un immense vaisseau. Diriger un opéra c’est conduire la partie musicale mais aussi celle chantée, une musique imagée également avec cette vie qui prend forme sur la scène.

 A quoi correspond exactement le métier de chef d’orchestre ?

 Le chef est en fait le fédérateur autour d’un projet, d’une œuvre, qui fédère de même un groupe, donc il amène tous les musiciens à s’harmoniser vers une même direction. Il maintient l’équilibre entre les plans sonores des différents instruments. Pour synthétiser, le chef d’orchestre interprète une œuvre mais à la différence d’un ou deux instruments pour ce faire, il a quarante à quatre-vingt musiciens ! D’un point de vue musical, c’est le même rapport que celui d’un pianiste qui se met devant son piano avec cependant une dimension humaine qui s’y ajoute, il est un peu comme un manager qui doit s’assurer qu’il n’y ait pas de tension, que tout évolue dans le groupe sereinement, qu’il y ait une rigueur dans l’orchestre, ce qui est essentiel. L’aspect humain prend toute son importance et, en tant que chef invité, puisque je les connais très bien ici à Avignon, je dois veiller à ce que tout se passe le mieux du monde dans l’espace musical.

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 Peut-on envisager un ensemble symphonique sans son chef d’orchestre ?

 Techniquement tout est possible, il existe par exemple un orchestre du nom « des Dissonances » (Les Dissonances est un orchestre européen de musique classique créé en 2004 par le violoniste David Grimal. Il rassemble des musiciens français et européens : solistes, musiciens d’orchestres et jeunes musiciens.) Ils montent donc des œuvres sans chef, ça fonctionne, cependant, quand je les écoute, j’ai l’impression qu’il y manque un peu de cette respiration que peut apporter le bras du chef mais techniquement en effet, c’est tout à fait possible avec un temps de préparation plus long cependant.

Par ailleurs, le chef d’orchestre n’a pas toujours son utilité selon moi, ainsi pour les pièces baroques, beaucoup se passent d’un chef ou alors l’un d’eux dirige depuis le clavecin ou depuis le violon.

Il peut y avoir également des symphonies de Mozart qui se jouent sans chef mais à partir de Haydn, Beethoven où les orchestres s’étoffent davantage, il devient plus complexe de se passer du chef d’orchestre, en opéra ça devient impossible.

 Avez-vous souvenir de problème particulier dans la direction d’orchestre ?

 Je n’ai pas vraiment de souvenir d’un dysfonctionnement, peut-être une fois où je dirigeais Le Pays du sourire à Clermont-Ferrand, j’avais alors remplacé au dernier moment un chef, j’étais un peu sous pression je l’avoue ! J’arrive à la fin de l’ouvrage dans le dernier dialogue où les amants s’embrassent une ultime fois, un baiser que je trouvais assez long jusqu’à m’apercevoir qu’il m’appartenait de repartir pour qu’il prenne fin ! Problème de concentration et de jeunesse ! Bien sûr, le public ne s’en est pas vraiment aperçu.

 Devenir chef d’orchestre, une vocation immédiate ou d’une fonction qui fait suite à une carrière de musicien ?

 Pour de nombreux chefs, il s’agit en effet d’une vocation. En ce qui me concerne, je l’avais enfant mais en grandissant je trouvais cela compliqué, mes parents qui n’étaient pas musiciens me disaient que la chose était difficile, qu’il fallait jouer d’au moins cinq instruments, ce qui heureusement n’est pas le cas ! Cependant il faut être instrumentiste et d’un bon niveau si possible. Lire parfaitement la musique est essentiel, donc des études en ce sens sont impératives. Pour ma part, je ne suis devenu chef d’orchestre qu’à la trentaine environ, alors qu’il y a nombreux chefs qui commencent bien plus tôt mais à vingt ans, peut-être par manque d’assurance, je trouvais que c’était trop compliqué. J’ai donc circulé entre différentes activités musicales avant d’atteindre le pupitre en somme.

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 Quelles sont les compétences attendues pour exercer ce métier ?

 Il faut une conception de ce que l’on dirige, savoir ce que l’on veut entendre, où l’on veut aller, quel discours l’on donne. Comprendre l’œuvre et savoir comment on veut l’interpréter, ce sont là les couleurs propres à chaque chef qui donnent une dimension nouvelle à l’œuvre. Puis il y a également l’aspect technique que l’on doit apprendre, le mouvement de la baguette par exemple. Enfin l’aspect humain est primordial, le chef d’orchestre doit être agréable mais ferme quand nécessaire.

 Il s’agit d’un métier exigeant qui nécessite déplacements et renoncements, cela ne vous pèse-t-il pas parfois ?

 Je ne le prends pas comme tel, cette vie est la mienne depuis longtemps et j’ai su m’adapter à ce rythme de déplacements fréquents. Ma vie de famille, mes enfants, celui à venir, ma compagne, tout cela peut être vécu de manière harmonieuse puisque chacun connait depuis le départ les exigences de ce métier. Il n’y a pas de chef d’orchestre sédentaire ou alors ils restent rares. Il est important, à mon avis, de diriger plusieurs orchestres. Parfois, cependant, il est vrai que ce n’est pas facile d’être ailleurs lorsque l’on voudrait être près des siens mais à l’inverse, je ne sais si je pourrais demeurer toute une année au même endroit.

 Les instrumentistes que vous dirigez ne sont pas placés de façon aléatoire, quelles en sont les raisons ?

 Dans une fosse, il y a en fait nombreuses possibilités de placements de musiciens, tout dépend des fosses, de ce que l’on va entendre. Ici, à Avignon, j’ai les cordes autour de moi avec les premiers violons sur ma gauche, les contrebasses qui sont habituellement à cour sont ici quasiment au centre derrière les violoncelles qui eux aussi sont au cœur des cordes alors qu’ils sont communément à cour. Suivant les chefs, on a des positions différentes mais lorsque j’arrive dans un opéra que je ne connais pas, je fais confiance à la disposition qui lui est habituelle. Parfois, il peut arriver qu’il ait des musiciens sous la scène, ce qui n’est pas le cas ici, c’est encore une autre disposition possible.

 Est-ce un métier que vous qualifieriez de physique ?

 Oui, ça l’est mais c’est également très mental, la concentration est très forte et vu que le moyen d’expression est le corps, ça devient en effet physique, la baguette n’étant au fond que le prolongement du bras.

 Dans un orchestre philharmonique, si tous les instruments sont indispensables, ils ne nous semblent pas être de même importance, à tort sans doute, êtes-vous plus attentif à certains ?

 Tous les instruments sont importants, je dirais même qu’un coup de triangle mal géré, qui n’arrive pas au moment adéquat, peut perturber l’ensemble dans son équilibre et ce qui se passe sur scène. Rien n’est facile à faire dans un orchestre de professionnel et tous ont leur place pour la bonne marche de l’orchestre dans sa totalité.

 Le travail de répétition est mené de pair avec celui du metteur en scène, est-ce toujours aisé que de concilier deux points de vue parfois différents ?

 Je n’interviens jamais sur les propositions scénographiques ou dramatiques du metteur en scène, il a travaillé sur l’œuvre et je n’ai pas à remettre cela en cause même dans le cas où je peux ne pas adhérer à sa proposition de mise en scène. Il arrive qu’il me demande des pauses musicales plus ou moins longues, donc si c’est possible il n’y a pas de problème. Avec Alain Timàr, par exemple, sur Le Dialogue des Carmélites, nous avons vécu une belle rencontre humaine avec un rapport à l’œuvre semblable, nous avions ce même regard musical et scénique empreint de sobriété et je crois que cette cohésion parfaite entre nous deux s’est ressentie lors des représentations de cet opéra.

Toutefois, j’ai pu assister à des relations assez houleuses entre un chef et le metteur en scène ou complètement inexistantes lorsque j’étais chef de chant ou assistant mais ce n’est pas courant heureusement.

 Qu’avez-vous le plus de plaisir à diriger ?

 Je pense préférer l’opéra alors qu’enfant j’allais vers la musique classique plutôt, je ne suis venu à l’opéra que plus tard. J’adore être en fosse, j’aime le fait de raconter une histoire, d’être un rouage important d’une grande histoire qui se déroule devant le public que je sens vibrer à certains moments de la pièce, et je connais ces moments, et je sais ce que le public va ressentir.

Je n’ai pas de compositeurs favoris mais je n’ai pas dirigé un opéra entier de Mozart encore, ce que j’aimerais vraiment faire.

 Quels sont vos projets après La Traviata ?

 Des concerts au mois de juillet avec l’orchestre et Juan Carmona (Juan Carmona est un des meilleurs guitariste et compositeur de flamenco,  à Lyon en 1963. Parti s’installer en Andalousie durant sa jeunesse, il remporte plusieurs concours internationaux de guitare. Sa carrière discographique l’amène à se produire à travers le monde.) sur une œuvre qu’il a écrite pour son groupe flamenco et orchestre.

Nous avons également un programme de musiques françaises avec Honegger, Pussel, Ravel, Debussy etc. avec l’orchestre d’Avignon au festival de la Spedidam de Debussy dans le centre de la France et enfin à Pau, où j’habite, nous avons le projet autour de Vivaldi et d’une messe de Bach avec un excellent chœur d’amateurs et l’an prochain des œuvres symphoniques ici à Avignon ainsi que deux opéras dont La Bohème  dont le projet m’enthousiasme déjà !

                                                      Propos recueillis par Marianne Millet le 2 juin 2018

Un échange des plus agréables avec Samuel Jean dont la bienveillance et l’énergie sont autant d’atouts pour en faire un de ces êtres magnétiques que l’on suit avec plaisir. Sur scène, il semble qu’il tienne une baguette de velours dans une main de fer, et si le geste est puissant, le regard reste toujours sensible…Entre charisme et simplicité, Samuel Jean évolue avec la grâce des Grands.

 

 

 

 

 

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