Les Noces de Figaro par Stephan Grögler, un metteur en scène éclairé et éclairant…

Herz moi

Vous avez des approches artistiques très différentes, comment définiriez-vous votre travail de metteur en scène ?

 Au départ, c’était plutôt un hasard que d’avoir des propositions de mise en scène d’opéras très différents, lesquels allaient du baroque au contemporain, ce qui a correspondu très vite à une volonté personnelle car j’y voyais un enrichissement certain. En effet, il s’agissait d’un véritable voyage dans plusieurs univers jusqu’à mettre en scène des évènements pour Cartier ou Van Cleef. Imaginez des ventes de bijoux avec des éléphants et des chevaux, des chanteurs, dans un cadre féérique par exemple, ce qui ne manquait pas d’attirer la surprise voire la réprobation de certains de mes amis qui ne comprenaient pas les raisons de mon investissement dans ce genre de manifestation mais, là encore, je trouvais un moyen d’examiner le fonctionnement d’autres mondes que le mien qui pouvaient éventuellement être intégrés par la suite dans mon travail de metteur en scène. De fait, passer par des espaces artistiques très pointus, puis davantage populaires, voire commerciaux à certains moments, fertilise les créations à venir en quelque sorte. Donc tout est propice à l’enrichissement à mon sens

Vous êtes à l’origine de la fondation en 2010 de OperAct, pouvez-vous m’en parler ?

 Oui, cette fondation est à Paris et elle a répondu à un besoin de m’échapper un peu de ce que j’appellerais une tour d’ivoire, je me sentais en effet un peu trop éloigné du public ne serait-ce que par l’architecture même du théâtre avec sa fosse d’orchestre qui le met à distance du plateau. Donc j’essaie, avec ma propre compagnie, de trouver d’autres approches sans pour autant révolutionner le monde de l’opéra car je me sentirais incapable de reprendre, par exemple, Les Noces de Figaroque d’autres font très bien avec toute la structure nécessaire qui lui est liée. Mais nous tentons d’autres formes, comme le mélange des arts de la sculpture, de la vidéo, du numérique ou autre qui drainent ainsi des idées différentes, des chemins encore inexplorés. C’est dans cette collaboration avec des artistes qui viennent d’univers variés que nous trouvons une manière autre et parfois inhabituelle de créer car si nous sommes parfois enfermés dans des accoutumances artistiques, le public finit par l’être également. Par exemple, nous avons mené un projet avec Julia Migenes (La Carmen face à Placido Domingo dans le film de Rosi), laquelle m’avait demandé de monterPierrot Lunaired’Arnold Schöenberg, bien entendu cette œuvre écrite à Berlin dans les années trente était difficile d’accès pour le public, j’ai donc choisi d’y intégrer du Spoliansky, du Holländer etc. avec des mélodies comme L’Ange bleu qui le mettait d’emblée dans l’histoire pour aller vers Schöenberg ensuite. Ce sont ces allers retours, dans une installation spécifique sur scène qui donnait la configuration d’un cabaret, où les spectateurs se faisaient face dans une ambiance de cabaret réinventé, avec des lumières d’intensité variable, qui offraient au public un spectacle inédit et captivant.  Donc OperAct, c’est ce désir de décloisonner les genres au profit d’un spectacle moins attendu au fond.

Vous semblez faire fi des frontières, ce qui peut s’expliquer par une nationalité multiple ! Le propre de l’opéra au fond ?

 Absolument, pour moi l’opéra c’est une sorte de « massage d’âme » où j’espère toucher les sensibilités, c’est l’occasion de vivre des émotions diverses avec des choix d’approches tellement diversifiées. Surtout ne pas être dans une classification obligée mais plutôt dans une liberté d’interprétation qui ignore ce qui viendrait en borner les multiples expressions possibles. Donc aucune frontière !

Venir à l’opéra ; une démarche naturelle qui intéresse le plus grand nombre ?

 À mon avis, il faut que cela soit ainsi ! L’opéra est accessible à tous. En Autriche et en Allemagne, cela va de soi puisque l’on s’y rend spontanément sans le souci de considération sociale ou autre. À Vienne où j’ai grandi, les gens se rendent à l’opéra comme on va au restaurant ! une fois par semaine est une fréquence courante, vous voyez ainsi quantité de versions de La Tosca, autant de La Flûte enchantéeetc. C’est assez éloigné ainsi de l’association opéra et grande sortie pour les initiés telle que l’on peut la connaître en France. Dans un opéra viennois viendront toutes les classes confondues, les plus modestes également avec des tarifs dérisoires pour les places debout au fond des places d’orchestre par exemple. Il en va ainsi en l’Allemagne. Donc, selon l’endroit où l’on se trouve, la démarche est parfaitement adaptée au plus grand nombre en effet, du reste la musique est porteuse d’émotions plurielles pour tous.

 Vous êtes volontiers le créateur de vos décors, donc scénographe ?

 Oui, tout à fait, lorsque je fais la mise en scène d’un spectacle tout est lié pour raconter une histoire avec le visuel, donc décor, lumières également. Un plateau vide me semblerait plus complexe pour m’exprimer, seuls les comédiens de Peter Brook pourraient le faire ! (Théorie de L’espace vide). Néanmoins, pour les costumes, je travaille très souvent avec Véronique Seymat comme à présent pour Le Nozze di Figaro.

photo Stephan Grögler - copie

 Vous appréciez l’art contemporain semble-t-il et ses nouvelles expressions, qu’apporte-t-il, selon vous à des œuvres dites classiques ?

 Je tente toujours de partir de mon propre ressenti en sachant que dans les œuvres classiques, comme pour Les Noces de Figaro, ce sera un grand travail que celui de refaire la page blanche pour effacer, en quelque sorte, les différentes interprétations que j’ai pu en voir. Se défaire de ce qui a été fait pour exprimer ce que cette musique évoque pour moi, ce qui d’ailleurs sera différent selon le lieu où l’on jouera l’opéra, dans le Nord, en Suisse ou ailleurs. De fait, c’est une adaptation constante qui me pousse à inventer à nouveau, malgré le fait qu’avec Les Noces de Figaro, par exemple, ce soit la troisième fois que je mette cet opéra en scène.

 De même, vous explorez des œuvres bien plus modernes, jusqu’à celles de Ionesco je crois, ce qui n’est pas courant à l’opéra ?

 Oui, avec le compositeur canadien José Evangelista, à l’époque où j’étais metteur en scène permanent de l’Opéra de Lyon, nous avons monté les Exercices de conversation et de diction française pour étudiants américains, d’après des textes de Ionesco en effet. Une série de petits sketches absurdes qui partent d’une situation très réaliste pour arriver aux délires de Ionesco tels qu’on les connait. Donc tout un travail de composition et de mise en scène à partir de cela qui a été vraiment amusant à réaliser pour en faire un opéra.

 Pour en venir à Figaro, ce n’est donc pas la première fois que vous le mettez en scène. En quoi cet opéra vous séduit-il et comment l’envisagez-vous aujourd’hui ?

Je crois que l’on n’en a jamais fini avec Les Noces de Figaro, il y a tant à raconter que je découvre à chaque fois que je le fais des choses nouvelles. C’est donc un plaisir immense qui se renouvelle. La première fois que j’ai monté Les Noces de Figaro, je suis parti des images de Gordon Matta-Clark qui m’avaient vraiment captivé, notamment avec une photo prise pendant la construction du centre Pompidou, (artiste célèbre pour ses coupes de bâtiments, ses percées architecturées dans le vif d’immeubles.) Cette manière de découper les façades presque comme une dissection anatomique m’avait donné l’envie de faire de même avec les personnages de Figaro. Car enfin, pour Beaumarchais et Mozart, ces personnages sont d’une complexité telle qu’il faut éviter l’écueil des clichés de la commedia dell’arte qui est bien là au départ mais, ensuite, les personnages révèlent bien davantage de complexité et de richesse. Aucun d’entre eux n’est seulement positif ou l’inverse mais chacun contient une part d’ombre et de lumière. Tout comme Matta-Clark qui découpe une partie de maison pour la mettre dans un musée et autour de laquelle l’on va tourner afin d’en saisir les facettes qui habituellement nous échappent, j’ai voulu faire cette même approche avec uniquement des éléments servant de supports de jeux, donc pas de décor, seulement des fenêtres et des portes. On voit ainsi Chérubin s’enfuir en sautant par la fenêtre etc. Et puisque Figaro prend les mesures d’une chambre où l’on n’habite pas encore, on peut imaginer une sorte de déménagement, avec des affaires encore emballées etc. Côté costumes, j’avais envie de les placer dans la période contemporaine pour les serviteurs tout en conservant ceux d’époque pour les personnages nobles, notamment dans le jeu des déguisements à la faveur d’un bal masqué qu’ils se donnent. D’où l’idée de l’amusement que je pousse encore plus loin avec ce mélange des époques, ainsi la servante arrive dans sa petite robe noire, genre femme de chambre du Sofitel, ce qui peut rappeler d’autres réalités actuelles au spectateur. C’est avec cet aller-retour entre passé présent que je vais essayer de jouer davantage.

Vixen_Stephan+Arne - copie

 Selon vous, Figaro est-il une figure majeure de l’histoire de l’opéra ?

Totalement, toutes ces révoltes qui agitent le personnage sont encore d’actualité. Il y a dans Figaro une humanité certaine. Ce que Figaro dit et revendique trouve son prolongement de nos jours bien qu’il manque singulièrement d’hommes de sa trempe. J’essaie, pour ma part, de passer par-dessus les clichés attachés au personnage pour aller vers les sentiments qui sont les siens et souligner le vrai désespoir qui le tient. Suzanne est saisie également de cette affliction parfois quand elle ne sait plus comment agir face au harcèlement sexuel dont elle fait l’objet. Si on arrive à saisir tous ces aspects assez violents qui côtoient néanmoins le désir de gravir les échelons sociaux, et d’être considéré par le comte, qui lui non plus n’est pas entièrement sombre, on finit par pénétrer le texte plus en profondeur. Il semble essentiel de ne surtout pas enfermer dans un seul aspect les personnages, de fait Figaro ne peut se résumer au personnage malin ou victime, il peut aussi se comporter de mauvaise façon par moment car il est profondément humain.

Les Noces de Figaro invitent au triple questionnement des relations sociales, politique et amoureuse, avez-vous privilégié l’une d’entre elles ?

Il me semble que c’est justement les trois questions importantes de cette œuvre, on ne peut en avantager une plus que l’autre, notre vie est ainsi faite ; dans un couple par exemple, les influences extérieures pèsent, la politique, l’aspect social et l’amour sont étroitement liés dans la vie d’un être humain et je pense que l’on reste trop souvent sur l’aspect uniquement galant. Je donne donc une certaine violence au chœur pour en restituer la réalité, également par la danse au troisième acte où les bâtons apparaissent dans un mouvement de révolte, on sent déjà la Révolution qui s’avance. Mais a-t-elle eu vraiment lieu pour moi qui ai davantage de recul puisque je ne suis pas français ? Sommes-nous dans ce qu’elle est censée avoir apporté ? Peut-on voir cette fameuse égalité quand on regarde un gamin des beaux quartiers avec celui qui se débat dans ceux plus difficiles, ont-ils les mêmes chances au fond ? Non, pour moi la Révolution n’a pas eu lieu encore ! Les passe-droits, les avantages attachés à la position sociale, les abus de pouvoir, le harcèlement et autres sévissent encore aujourd’hui. Toutes ces idées me traversent dans mon travail, nous avons ce besoin d’être éclairés sur ces questions fondamentales pour agir et non pas seulement se montrer de brillants orateurs. C’est tout cela qui fait de cet opéra une œuvre si vivante et si permanente.

J’imagine que les projets ne manquent pas dans les semaines et les mois à venir ?

 Non, effectivement, je vais partir en Chine monter Don Giovanni avec Yannis kokkos avec lequel je travaille de temps en temps puis je reprendrai la grande version d’un opéra de Blanche-neigeavec des adultes mais à destination des enfants. Je travaillerai avec un compositeur chinois et des textes chinois, je me fais donc une partition en phonétique pour suivre naturellement le texte avec un double en anglais ! Ce sera dans la grande salle de mille personnes à Pékin. J’ai vraiment apprécié de pouvoir bientôt réaliser cela et d’être le seul européen à le faire dans une équipe de Chinois où là, précisément, on plonge dans un univers très différent, des choses sont parfois perturbantes mais toujours intéressantes.

Enfin, avec ma compagnie OperAct, nous avons un projet de trois opérettes avec l’idée de voir comment les trois cultures européennes à l’époque de l’effondrement de l’opérette viennoise, de la crise boursière de 29, traversent cette période. Avec ce regard sur l’Autriche qui pousse au happy end, sur l’Espagne avec des émotions exacerbées et sur la France avec Offenbach.

Une rencontre avec Stephan Grogler des plus captivante, il sait transmettre sa passion pour l’opéra et les arts en général avec un rare bonheur, curieux de tout ce qui l’entoure, faisant feu de tout bois, il sait voir et redécouvrir le monde pour l’offrir ensuite à qui veut bien y être sensible.

propos recueillis par Marianne Millet le 8 octobre 2018



 

  • INFOS PRATIQUES
    • DATES
    Dimanche 21 octobre 2018 à 14h30
    Mardi 23 octobre 2018 à 20h30
    A l’Opéra Confluence – Avignon
  • Tarifs : A partir de 15 euros
  • Durée : 3h30CONFÉRENCE
    « Les noces de Figaro »
    par Michel Barruol
    > Samedi 20 octobre à 17h
    Maison Jean Vilar – Avignon
    Entrée libre

Opéra-bouffe en quatre actes
de Wolfgang Amadeus Mozart
Livret de Lorenzo da Ponte
d’après la comédie de Beaumarchais
La Folle journée ou Le Mariage de Figaro

Direction musicale et piano forte
Carlos Aragon
Mise en scène et décors Stephan Grögler
Assistante à la mise en scène
Bénédicte Debilly
Costumes Véronique Seymat
Création lumières Gaëtan Seurre

Contessa Almaviva Maria Miro
Suzanna Norma Nahoun
Cherubino Albane Carrère
Marcellina Jeanne-Marie Lévy
Barbarina Sara Gouzy
Conte Almaviva David Lagares
Figaro Yoann Dubruque
Dottore Bartolo / Antonio Yuri Kissin
Don Basilio / Don Curzio Eric Vignau
Le contadine Runpu Wang, Ségolène Bolard

Orchestre Régional Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon

Au château du comte Almaviva, une folle journée s’annonce. Son valet Figaro et la servante Suzanne préparent leurs noces. Leur bonheur est de courte durée et ternit par l’insolence du comte qui défie Figaro en imposant son « droit de cuissage ». À force d’imagination, et de pièges ingénieux, les deux amoureux, aidés de la comtesse agacée par son mari volage, vont faire tomber les masques et mettre les cœurs à nu.
L’opéra fut créé à Vienne en 1786. Divisé en 4 actes, il représente également la première collaboration entre Mozart et le poète Lorenzo Da Ponte.

En co-réalisation avec l’Opéra de Rouen Normandie



Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 3h30

Tarif à partir de 15 euros

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s