L’Opéra de quat’sous, ou la création d’un « genre nouveau »de Weill à Lacornerie…

fullsizeoutput_1066

L’Opéra de quat’sous ; voilà un oxymore qui laisse supposer quelque décalage avec le genre noble de l’opéra et c’est bien ce qu’il faut y voir en effet puisque d’opéra il n’en a que le nom pour mieux en parodier le contenu traditionnellement attendu. Attaché particulièrement au théâtre musical, Jean lacornerie reprend la version originale de 1928, celle, née de l’étroite collaboration entre Bertolt Brecht et le compositeur Kurt Weill.

Pour l’histoire, dans le cloaque londonien, où « la bouffe passe la morale », nécessité et argent font loi. Flics corrompus, prostituées, voleurs et mendiants forment une société à l’image d’une humanité impitoyable. Nouvelle espèce d’esclavagiste, Monsieur Peachum règne d’une main de fer sur les mendiants de la ville, cependant que sa fille Polly vient d’épouser le brigand Macheath, chef d’une bande de malfrats. Il s’agit pour Peachum de récupérer au plus vite sa fille unique, et pour cela, faire arrêter Macheath, ce qui n’est pas compliqué; les putains du truand se chargeront de le trahir pour quelques billets. Après quelques péripéties sans surprise, distanciation brechtienne à l’oeuvre, la pendaison est prévue mais retournement brechtien oblige, la grâce et l’anoblissement de la canaille sont annoncés dans un dénouement qui rompt totalement avec les codes de l’opéra.

Pour nous emmener dans cette histoire racontée en partie en chansons, Jean lacornerie nous offre ici une mise en scène époustouflante, la direction musicale est confiée à Jean-Robert Lay pour un orchestre entre jazz et musiques de cabaret aux accents souvent familiers. Les chansons restent en allemand ainsi l’authenticité de la langue demeure tout en laissant voir, grâce au surtitrage,  la puissance du texte brechtien soutenu par cette musique composite qui nous envoûte encore davantage. La scénographie réalisée par Lisa Navarro s’ajuste parfaitement aux différents mouvements et lieux de la pièce, le décor résulte d’une belle créativité, entre entrepôt de stockage et atelier de confection et les lumières soulignent pleinement les différents lieux, évènements voire émotions. C’est là un extraordinaire agencement hétéroclite pensé au détail près, aussi farfelu soit-il, qui sert de cadre à la pièce et qui lui donne déjà une tonalité particulière au point que l’histoire commence avant même l’arrivée de son premier personnage.

fullsizeoutput_1065

L’ouvrage, véritablement protéiforme, mêle avec une énergie incroyable musique, chants, jeu d’acteur, marionnettes, parodies pour mieux embrasser, semble-t-il, la totalité des affres d’une humanité qui culbute, corrompt, exploite, chavire, s’évanouit puis réapparaît dans le ressac des fortunes et infortunes d’un monde âpre et dur dans lequel il convient de se battre plutôt que de débattre. C’est dans cette évidence nue et crue que nous sommes conviés, aux lumières d’un seul espace, sorte d’entrepôt figurant les activités de chaque groupe d’individus de la pièce. Tour à tour atelier de mendiants, écurie, resserre pour brigands, commissariat et bordel, l’espace réserve en son centre la place d’un orchestre partagé entre musique et comédie. Si les genres s’amalgament, les artistes associent de même plusieurs rôles, comédiens, marionnettistes, chanteurs, l’orchestre même quitte ses instruments pour donner la comédie et c’est tout un peuple de souffreteux et de crapuleux que nous suivons dans une étourdissante ronde audacieuse et immorale.

LoperaDeQuatSous5_full

Par ailleurs, les contrastes parcourent la pièce avec brio, ainsi la musique légère souligne le texte implacable des chansons, les marionnettes d’Emilie Valantin apportent une touche parfaitement burlesque à la réalité pourtant cruelle des putains et des mendiants, les pancartes et les slogans désamorcent la tragédie. C’est véritablement tout un bouillonnement de créations que Jean Larcornerie nous offre pour saisir au mieux l’esprit brechtien d’une part, avec cette volonté d’asseoir la réalité des rapports humains dans toute leur brutalité, et d’autre part avec ce désir de nous emmener, à travers l’espace du théâtre musical, vers une réflexion sur notre propre actualité car enfin « Qui est le plus criminel ? Celui qui cambriole une banque ou celui qui crée une banque ? »  interroge Mackie, une question rhétorique dont la force paraît bien vive aujourd’hui !

Enfin, On pourrait vanter le jeu de Vincent Heden pour son interprétation flamboyante de Mackie Messer ou celui non moins éclatant de Pauline Gardel (Polly Peachum) ou encore de Florence Pelly (Célia Peachum) mais ce serait la longue liste des 16 artistes qu’il faudrait ainsi louer tant leur association a donné sur la scène d’Avignon un de ces grands moments de théâtre avec lequel l’on vibre un peu plus et au souvenir duquel on garde le désir de revoir au plus tôt une nouvelle mise en scène de Jean Lacornerie !

                                                                                     Marianne M.

Photos : Freedeeric Lovino

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s