Musicienne et metteure en scène; Nadine Duffaut, une artiste merveilleusement subordonnée à son art !

IMG_0485

Nadine Duffaut : musicienne avant tout, très jeune chef de chant à l’Opéra de Rennes, chef des Chœurs à Avignon, la création d’une école d’art lyrique vocal puis une première mise en scène d’opérette, un déclencheur semble-t-il dans votre carrière ? La mise en scène comme une évidence à ce moment-là ?

 Le déclencheur vient en fait des personnes que j’ai fait travailler, me considérant d’abord comme musicienne, l’école était un moyen de mettre en œuvre un enseignement accessible, c’est-à-dire sans considération financière outre celle de l’assurance obligatoire puisqu’il n’y avait pas de salaire, ni pour moi ni pour les autres. Si l’on prend l’exemple du conservatoire d’Avignon pour ceux qui n’étaient pas d’Avignon, le prix en était à l’époque assez dissuasif pour les bourses les plus modestes. J’ai le souvenir d’une amie mère de quatre enfants qui avait dû faire un emprunt pour y inscrire ses enfants ! J’ai connu moi-même une époque bienheureuse où le conservatoire était gratuit, dans lequel une bibliothèque était à portée de tous pour le prêt de partitions, des instruments étaient également prêtés à ceux qui ne pouvaient pas en acheter.

Donc, dans cette école j’ai commencé à monter musicalement les rôles puis, peu à peu, les gens m’ont demandé de faire une mise en espace des concerts que l’on faisait, ce à quoi je leur répondais que ce n’était pas mon métier mais j’ai fini par me prendre au jeu et on a monté des spectacles avec cette école. Cependant, je n’avais le prêt d’une salle à Villeneuve qu’une fois par semaine, l’argent manquait et les répétitions se faisaient dans mon salon ! C’était Orphée aux Enfers justement, monté avec des élèves, des amateurs et des semi-professionnels, donc 45 dans mon salon avec les accessoires en supplément, ça commençait à faire beaucoup ! Avec l’argent des spectacles, on arrivait tout juste à louer la salle pour se produire, donc le matin on faisait les éclairages, l’après-midi la générale et le soir la première !

Je savais qu’on ne pouvait guère progresser de cette façon, l’argent restant malgré tout un atout essentiel, j’ai donc arrêté l’école dont beaucoup d’élèves néanmoins ont pu par la suite gagner leur vie en chantant, ce qui est une satisfaction en somme.

 Si l’opérette a d’abord votre préférence, avec Offenbach notamment, vous semblez bientôt attirée vers des ouvrages plus dramatiques pour ne pas dire tragiques comme La Traviata, Carmen, Madame Butterfly…Plus récemment Vanda, Le dernier jour d’un condamné. Une volonté de rendre compte d’une réalité plus ardente ?

 Ce n’était pas vraiment une question de préférence bien que j’aime l’opérette mais plutôt celle de moyens, j’entends l’aspect chanté bien qu’il faille pour Orphée des voix par exemple, difficile de chanter Offenbach si l’on n’a pas de voix ! Disons qu’à l’époque, l’opérette paraissait un peu plus accessible car il est difficile de monter des opéras avec des amateurs ou des semi-professionnels mais il est vrai que ma carrière s’est orientée très vite vers des œuvres plus dramatiques.

J’ai l’impression que ce type d’ouvrage qu’est celui de l’opéra vous correspond davantage, que vous avez cette pulsion vers le tragique plutôt, est-ce parce qu’il y a davantage à dire dans une œuvre dramatique, que la démarche en est plus intellectuelle ?

 Oui, tout cela à la fois et pourtant les humoristes, les caricaturistes en disent long et l’opérette c’est cela au fond, notamment chez Offenbach qui est une grande caricature de la société d’alors. Je crois que l’on peut raconter beaucoup, de façon légère, ce qui peut être d’ailleurs assez difficile, comme il est difficile de défendre l’opérette que l’on le traite volontiers de sous-genre, ce qui, de mon point de vue, est loin d’être le cas.

 Concernant Vanda, d’après le poème de Jean-Pierre Siméon : Le Testament de Vanda, que vous avez mis en scène en avril 2018 sur la scène de l’ancien réfectoire de la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, vous donnez le sentiment d’avoir le désir de soulever le voile de l’indifférence pour montrer à tous les questions d’une actualité brûlante.

Oui, tout à fait, c’est ce qui correspond à ce moment de ma vie bien plus qu’Orphée que je fais néanmoins avec un réel plaisir ! Je suis ravie de le mettre en scène avec une quantité de messages que je fais passer, lesquels ne seront sans doute pas vus par tous mais peu importe !

Le rôle du metteur en scène a considérablement évolué depuis le début du XXème siècle, un rôle d’équilibriste qui doit apporter sa vision de l’œuvre sans la trahir, un rôle de l’ombre alors que les comédiens sont sous les feux des projecteurs, un rôle masculin pendant des décennies et aujourd’hui encore prédominant, comment vous situez-vous par rapport à tout cela vous-même ?

 En ce qui concerne le nombre des hommes par rapport à celui des femmes plus réduit dans le métier de metteur en scène, je ne me suis même jamais posé la question ! Lorsque j’ai été nommée chef de chœur, j’étais alors la seule femme et la plus jeune en France dans l’emploi avec cette conscience de faire mon travail de façon plus sérieuse que certains hommes ne s’y attelaient ! Je ne me pose absolument pas la question du rôle de la femme dans la mise en scène, la seule difficulté pour une femme, selon moi, est celle du métier de chef d’orchestre, c’est assez compliqué car les rapports avec la fosse sont complexes. Enfin, je n’ai jamais pris en considération mon statut de femme dans ce métier où je n’ai du reste jamais senti de problèmes d’égalité hommes-femmes. On a une autorité naturelle ou pas, on l’a également, je pense, parce qu’on a les compétences, le travail amène les propositions, voilà tout. Pour l’anecdote, j’ai fait Otello à Marseille il y a quelques années maintenant, j’avais en face de moi le ténor Vladimir Galouzine qui me dit avoir fait cinq cents Otello, je lui réponds que c’est le premier pour moi ! Il a vu qu’il avait en face de lui quelqu’un qui avait travaillé sérieusement, lu Shakespeare, avait des propositions à faire et on s’est respectés mutuellement. Ce n’est donc pas la fonction qui donne l’autorité mais le travail et je m’y emploie naturellement bien en amont. Ce n’est pas mon ego que je viens défendre en montant un ouvrage mais bien celui-ci, c’est Orphée aux Enfers d’Offenbach que je défends et non Nadine Duffaut. Les metteurs en scène de théâtre sont venus nous apporter beaucoup, en revanche ce qui est regrettable c’est que la réciproque n’est pas vérifiée puisqu’ils n’ont rien voulu apprendre de nous : la musique, la lire, la comprendre. Par exemple, à un moment donné dans la partition, il y a une difficulté technique vocale et là le jeu s’arrête, ce que l’on ne voit pas forcément mais moi je le vois ! Dans notre métier, il y a très peu de metteurs en scène musiciens au fond.

Vous donnez aux figures féminines une puissance d’expression extraordinaire : Carmen, Tosca, la Traviata, Vanda, des femmes engagées dans leur passion, leur désespoir, leur révolte. Est-ce que ces femmes dans l’univers théâtral vous touchent plus particulièrement ?

 Déjà ce n’est pas forcément moi qui les mets en valeur mais c’est bien l’opéra je pense qui est écrit de cette façon, regardons les titres : Tosca, La Traviata, Carmen etc. ! La première chose que je fais, certainement parce que je suis instrumentiste et que j’ai cette habitude depuis l’enfance, c’est de respecter la chose écrite et je la suis à la lettre, ce qui n’enlève en rien les différentes interprétations possibles. Et si j’y ajoute quelque chose de plus ardent, c’est sans doute inconscient. Etant pianiste, lorsque je j’apprenais des ouvrages, des images venaient et c’est le même mouvement involontaire ici, des images qui viennent presque malgré moi.

 Pour continuer avec l’image, vous utilisez volontiers des projections vidéo dans la mise en scène des ouvrages opératiques, une force d’interprétation supplémentaire selon vous ?

 Oui, j’en utilise mais peu, cependant parfois l’association vidéo et opéra me semble indispensable pour donner à l’ensemble plus de force, par exemple le Faust se passait au retour du Mékong, Saïgon etc. ce qui me paraissait évident. Il y a des histoires intemporelles mais esthétiquement du point de vue de la musique, l’écriture musicale n’est pas une écriture contemporaine donc on ne peut composer de la même manière au-delà d’une certaine date et il est alors impossible de transposer dans une approche trop moderne alors qu’on peut l’imaginer avec une Traviata ou une Carmen qui existeraient à notre époque, la Tosca plus difficilement puisque très connotée historiquement. Ainsi, l’adaptation avec vidéo ou non n’est pas une erreur dans la mesure où le fil est continu et cohérent.

 Olivier Py nous dit que « l’opéra conjugue toutes les difficultés ! Le metteur en scène doit tenir compte des spécificités du genre. » Le décodage d’une partition, les changements de tempo, les différents instruments qui font sens, comment travaille la metteure en scène que vous êtes ?

 Je travaille toujours sur le texte musical avant celui parlé, si le livret est bien écrit, ce qui n’est pas toujours le cas, on s’aperçoit que texte et musique vont de pair, l’idée qui découle de la musique est également l’idée du texte, quelquefois les deux sont en opposition et ça devient plus compliqué, mais c’est toujours la phrase musicale qui me porte, la ponctuation musicale d’abord et l’orchestration qui raconte tellement aussi.

 Lorsqu’une partie du public ne comprend pas vos intentions et qu’il le manifeste alors que dans le même temps il vient de saluer avec force les interprètes, donc le spectacle qu’il a suivi presque passionnément, que pensez-vous d’un tel paradoxe ? Un public conservateur ? Pourtant la transposition a toujours existé à l’opéra !

 Rassurez-vous, je voyage beaucoup avec mes productions dans différentes régions françaises ou à l’étranger et mes mises en scène ne sont sifflées qu’ici ! Le public ne vient que pour les voix qu’il ne faut pas « déranger » ! Sans doute aurait-il fallu amener ce public peu à peu vers autre chose de plus audacieux. Pour ma part, il ne s’agit pas de plaire à un public mais de défendre un ouvrage !

 A la fin du mois, Orphée aux Enfers d’Offenbach, dont vous assurez la mise en scène, sera donné sur la scène de l’Opéra Confluence à Avignon, une œuvre qui fait partie d’une des premières que vous avez mises en scène, j’imagine que vous en avez aujourd’hui une approche très différente ? Et ce qui pouvait choquer à la fin du XIXème siècle ne saurait nous émouvoir aujourd’hui, Orphée réduit à l’état de petit bourgeois soucieux de l’opinion publique par exemple ? Eurydice éprise de son amant…Comment rendre cette belle insolence ? Peut-être sera-t-il plus aisé de transposer la critique du pouvoir impérial de l’époque à celle de notre République d’aujourd’hui ?!!

 Je pense que Orphée aux Enfers vu par Offenbach correspond à notre société actuelle, avec ce manque de courage, cette opinion publique que l’on a aujourd’hui via la toile du net avec l’importance que l’on y accorde, on suit celui qui parle fort et faux dans un esprit tout à fait grégaire donc sans réfléchir.

A mon sens, Orphée n’est pas fait pour choquer aujourd’hui mais on peut ridiculiser à l’extrême chacun des personnages en en forçant le trait, de fait on obtient une vraie Vénus complètement nymphomane, une Minerve incarnant la sagesse et se montrant un peu rigide, donc travailler ces caractères en ce sens est intéressant. Eurydice, quant à moi, est une sombre idiote ! J’aurais tendance à soutenir Orphée qui rechigne à récupérer sa femme aux Enfers, je le comprends !

De la révolte des dieux enfin, j’utilise la révolte en général, pancartes à l’appui sans oublier celle propre à Jupiter ou au personnage jupitérien dont la transposition est assez évidente pour tous ! Une permutation trop facile d’ailleurs qui ôte quelque part son intérêt. Mais dans un élan de contradiction qui me caractérise assez bien, je dirais que nous sommes là aussi pour que les gens passent un moment de légèreté également. La distraction est finalement la bienvenue pour prendre du recul par rapport à tous les évènements actuels.

Les productions à venir pour Nadine Duffaut ?

 Prochainement, c’est une reprise de Faust à Marseille et à Nice puis je continue avec Orphée, jusqu’en 2020. Sans doute serai-je également appelée à l’étranger.

 Que lit Nadine Duffaut et quel serait l’auteur.e de son choix s’il devait n’y en avoir qu’un.e ?

 Je me suis replongée il y a quelques temps dans Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo et je dois avouer que j’aime beaucoup son texte comme je prends un grand plaisir à lire ses écrits politiques, il suffit d’en gommer certains termes vieillis et on pourrait réactualiser ses discours, c’était un visionnaire, notamment pour la constitution de l’Europe par exemple. Donc c’est son engagement qui me plait bien chez Hugo. Dans un autre registre, j’ai découvert avec Vanda (Le testament de Vanda) Siméon, un texte magnifique dont j’aurais aimé rencontrer l’auteur. Enfin, des coups de cœur se font au fil des livres que l’on m’offre mais il est vrai que j’ai perdu l’habitude de prendre le temps de la lecture, une pratique que je retrouverai très certainement dès que j’arrêterai de travailler ! Je suis néanmoins souvent dans la découverte de textes musicaux.

                                                                      Marianne M.

Propos recueillis par Marianne Millet le 15 décembre 2018

 

Rencontrer Nadine Duffaut faisait partie de mes projets pour nourrir ce Feuillet de l’Opéra, n’étant pas certaine qu’elle en accepterait la demande ! Non seulement elle y a consenti mais elle s’en est étonnée tout à l’idée que sa parole n’avait que peu d’importance et ne pouvait pas intéresser grand monde ! Humilité d’une grande dame dont je suis avec intérêt, émotion et admiration le travail de mise en scène depuis quelques années déjà. Et il me vient une parole du philosophe chinois Lao-Tseu pour traduire ce que j’éprouve de la manière la plus claire qui soit : « Les mots de vérité manquent souvent d’élégance. Les paroles élégantes sont rarement vérités ». Certes, Nadine Duffaut ne mâche pas ses mots mais ils ont l’avantage d’être pensés de la façon la plus libre qui soit  et ça fait un bien fou de les entendre !



Orphée aux enfers

  • DATES

Vendredi 28 décembre 2018 à 20h30
Dimanche 30 décembre 2018 à 14h30
Lundi 31 décembre 2018 à 20h30
A l’Opéra Confluence – Avignon

  • INFOS PRATIQUES
  • Tarifs : A partir de 13 euros
  • Durée : 3h
Opéra-bouffe en deux actes et quatre tableaux

de Jacques Offenbach
Livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy
Direction musicale Dominique Trottein
Mise en scène Nadine Duffaut
Chorégraphie Éric Belaud
Décors Éric Chevalier
Costumes Katia Duflot
Lumières Philippe Grosperrin

Eurydice Julie Fuchs
L’Opinion publique Sarah Laulan
Cupidon Amélie Robins
Vénus Caroline Mutel
Diane Caroline Géa
Junon Jeanne-Marie Lévy
Minerve Raphaèle Andrieu

Orphée Samy Camps
Jupiter Francis Dudziak
Pluton/Aristée Florian Laconi
John Styx Jacques Lemaire
Mercure Éric Vignau
Mars Alain Iltis

Chœur et Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre Régional Avignon-Provence

Créé en 1858, Orphée aux Enfers est le premier ouvrage important donné aux Bouffes-Parisiens. Avant cela, Offenbach ne pouvait légalementcomposer que des ouvrages en un acte, avec un petit nombre de chanteurs, et pas de chœurs. L’élargissement des privilèges du théâtre, suite au succès des ouvrages précédents, permet enfin au compositeur deconcevoir une œuvre de plus grande envergure.
Jacques Offenbach a le génie et l’audace de poser son regard satyrique sur un sujet tabou : le mythe d’Orphée, fondateur de l’opéra. Après quelques soirs, l’« opéra-bouffon » trouve sa vitesse de croisière en même temps qu’un succès public incontestable : deux cent vingt huit représentations sont données la première année, un nouveau genre est né !

Nouvelle production
En co-production avec l’Opéra de Reims et l’Opéra de Marseille



Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 3h00

Tarif à partir de 13 euros

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s