Une question d’Art…et d’Amitié.

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Créée le 28 octobre 1994 à la Comédie des Champs-Elysées, la pièce Art emmène aussitôt son auteure Yasmina Reza vers les sommets du succès, la pièce est alors traduite dans pas moins de trente-cinq langues et reprise jusqu’à Brodway. Aujourd’hui encore, quelque vingt-cinq ans plus tard, l’effet sur le lecteur et le public est intact. On sort bien souvent du théâtre avec le désir de retrouver au plus vite le texte d’un peu plus d’une cinquantaine de pages que l’on redécouvre avec un plaisir toujours renouvelé. Art fait partie de ces oeuvres intemporelles parce qu’elle y livre une réflexion sur un thème non moins éternel qui est celui de l’amitié.

Ils sont trois ; Serge le dermatologue amateur d’art, un tantinet affété, Marc l’ingénieur rationnel, volontiers tyrannique et terriblement anxieux, Yvan enfin, plus plébéien, pusillanime et qui vit dans l’ombre de ses deux amis. Le comique de caractère est déjà en place dans cette improbable amitié qui les lie pourtant depuis « longtemps ».

La crise est admirablement amenée par l’acquisition d’une grande toile d’art contemporain parfaitement blanche à quelques liserés transversaux près, également blancs, signée Antrios et dont Serge devient le propriétaire pour la somme de « deux cents mille », réadaptés à présent en trente mille euros ! Marc est renversé, méprisant, le tableau ne représente rien à ses yeux et plus dangereux, il l’a remplacé auprès de Serge qui paraît prendre ici son indépendance, de fait sa peur de l’abandon est manifeste et bascule le personnage entre le rire et l’émotion. Serge, l’offensé, durcit sa position d’esthète renvoyant Marc à son inaptitude à saisir la forme artistique. Au milieu des deux antagonistes, Yvan qui n’a aucune opinion quant au tableau mais que l’approche de son prochain mariage rend particulièrement nerveux. Catalyseurs d’une confrontation entre les trois acolytes, le tableau en particulier et l’art en général ne sont qu’un prétexte à sonder les profondeurs de l’amitié tapissées des meilleures intentions comme des pires.

ART (Patrice KERBRAT) 2018

Une nouvelle interprétation, un trio remarquable !

 C’est sur la scène d’Avignon, à l’Opéra Confluence que la pièce a suscité cette fois encore un engouement solide, on entend ici et là qu’elle « n’a pas pris une ride », que les acteurs « y sont excellents » et qu’elle « donne à la comédie toutes ses lettres de noblesse », bien d’autres propos louangeurs seront entendus dans la soirée qui a rempli le théâtre éphémère ce samedi 16 février 2019 où Monsieur Jean-Louis Trintignant était venu suivre et applaudir également la pièce dans laquelle il interprétait le personnage de Serge en 1998.

Et ce fut en effet un de ces beaux et grands moments de théâtre qui convie à une même fête un public porté par un plaisir sans mélange depuis le rire jusqu’à l’attendrissement final.

Les décors d’Edouard Laug demeurent quasiment inchangés et pourquoi le seraient-il du reste ? Patrice Kerbrat conserve, depuis sa première mise en scène en 1994, la sobriété propre à la didascalie initiale de la pièce hormis trois petites touches colorées enfermées dans des flacons de verre comme une palette de couleurs qui ne serviront pourtant pas. Le jeu des lumières de Laurent Béal alterne admirablement les intérieurs des trois personnages dans un seul salon d’appartement nécessairement blanc, comme il permet d’entendre isolément les pensées des personnages. Fauteuil, canapé et table basse pareillement monochromes bien sûr, les trois citadins dans les costumes noirs de Caroline Martel à l’exception du gris de la chemise d’Yvan comme pour mieux en souligner le caractère indécis et flaccide.

Un rire de tragédie…

Jean-Pierre Darroussin est absolument irrésistible dans le rôle, la tirade « de la belle-mère » qui vient expliquer à ses deux amis son retard et qui reste le morceau de bravoure attendu, est mené d’un souffle puissant, semblant suivre la vague d’une émotion croissante, monologue débité avec la force de celui qui se rebelle sous le regard médusé de ses amis pour une fois muets de stupeur ! Le public ne le laisse quasiment pas finir, pressé d’applaudir avec force ce long discours plus que savoureux sur les déboires du malheureux coincé entre femme, mère et belle-mère ! Charles Berling offre également toute la force vive au personnage de Marc, cet ami tyrannique et exclusif, il a le geste nerveux, l’expression toujours juste, il forme avec Alain Fromager-Serge un duo-duel parfaitement crédible. Alain Fromager amène avec brio la roguerie et la hauteur nécessaires à son personnage. Le trio fonctionne à merveille et c’est sans doute cela aussi qui participe à notre enthousiasme, si les trois créateurs restent dans les mémoires ; Pierre Arditi, Fabrice Luchini et Pierre Vaneck qui seront suivis par Michel Blanc, Jean Rochefort et Jean-Louis Trintignant, celui d’aujourd’hui agit de la même manière sur son public et peut-être de façon plus subtile car il vient contourner de plus près les fragilités tout humaines, les liens ténus et destructibles de l’amitié quand celle-ci a la force de l’amour avec, en filigrane, la question de l’avoir ou de l’être ; «L’amitié est une passion aussi violente que l’amour » nous dit le metteur en scène Patrice Kerbrat.

A ne pas en douter, le spectacle de ce samedi était vraiment du grand « Art » !

                                                                                                      Marianne M.

Crédits photos :Pascal Victor/ArtComPress



Art

  • DATES

Samedi 16 février 2018 à 20h30
A l’Opéra Confluence – Avignon

  • INFOS PRATIQUES
  • Tarifs : A partir de 13 euros
  • Durée : 1h20

Pièce de Yasmina Reza
Mise en scène Patrick Kerbrat
Assistante à la mise en scène
Pauline Devinat
Décors Edouard Laug
Costumes Caroline Martel
Lumières Laurent Béal
avec Charles Berling
Jean-Pierre Darroussin
Molière 2018 du meilleur comédien
et Alain Fromager

Ils sont trois amis. Ils se nomment : Marc, Serge et Yvan.
Ils sont amis depuis trente ans jusqu’au jour où Serge achète un tableau entièrement blanc (si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux…) Serge présente à Marc son acquisition. Marc contemple l’œuvre et s’enquiert de son prix. Cette scène anodine est le point de départ d’un cataclysme entre les trois amis.
Yasmina Reza

« Créée il y a vingt-quatre ans, l’œuvre de la dramaturge Yasmina Reza revient au théâtre avec une nouvelle distribution. Une occasion en or de découvrir ou redécouvrir cette comédie devenue culte » Le Figaro
« Ils ne sont pas seulement tous les trois formidables : ils jouent ensemble comme on le voit rarement au théâtre, formant un trio qui recadre la pièce de manière plus subtile et complexe qu’à sa création » Le Monde

Jmd Production

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