Laissons Fanny Gioria nous étourdir avec son Elisir d’amore !

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Fanny Giorgia, la dernière fois que nous nous sommes vues, le 20 novembre 2017, vous prépariez Orphée de Gluck dans sa version remaniée par Berlioz pour l’ouverture de l’Opéra éphémère, il s’agissait d’une création de l’Opéra Grand Avignon, ce qui est encore le cas cette fois-ci et, côté décors et lumières, vous retrouvez Hervé Cherblanc, une complicité retrouvée ?

 Oui, c’est agréable de travailler avec quelqu’un qui a une sensibilité égale à la mienne tout en s’éloignant de l’esthétique qui était la nôtre dans Orphée puisqu’il s’agit avec L’Elisir d’amore d’un univers qui diffère totalement, donc la question est de savoir comment avec nos sensibilités communes, lesquelles se rejoignent assez dans l’espace visuel, nous pourrons aller dans cet ailleurs à découvrir ensemble. C’est en cela que l’on s’aperçoit vraiment que le voyage dans la mise en scène d’opéras est un travail d’équipe avec le scénographe, le créateur de lumières, la costumière etc. Depuis Orphée, il y a eu plus d’une année écoulée, cependant le projet de L’Elisir d’amore existait déjà puisque, naturellement, la programmation est faite deux à trois années en amont des représentations. De fait, les projets sont menés simultanément, s’imbriquant et se nourrissant les uns les autres nécessairement, ce qui en fait tout l’intérêt à mon sens. Orphée avec son univers particulier, plus sombre, avec sa part de souffrance et de recherche intérieure alors qu’ici on est dans une dimension beaucoup plus légère et pourtant chaque mise en scène nourrit la suivante. Avec le même scénographe, je dirais que l’on part dans l’aventure avec un même langage, c’est de fait un gain de temps également. Le scénographe arrive avec ses nombreuses idées, ses schémas, Hervé Cherblanc a ainsi réalisé la maquette du décor en reconstituant l’intérieur de l’Opéra éphémère. Si on l’examine de près, on y retrouve le travail sur la lumière, sur la transparence, ce qui n’exclut pas le travail informatique mais la maquette me semble tellement plus vivante, elle me parle davantage !

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Maquette réalisée par le scénographe Hervé Cherblanc

 Depuis, il y a eu la mise en scène de Carmen à la FabricA d’Avignon.

 C’était une expérience véritablement très riche avec les lycéens et les enfants auxquels l’on transmet ses connaissances, le plaisir des arts du spectacle tout en leur communiquant un peu le désir de se rendre au spectacle tout simplement, certains ne connaissaient d’ailleurs pas cet univers ou très peu, outre les représentations incluses dans les programmes scolaires. Ensuite, j’ai pu apprendre pareillement d’eux car ils ont des compétences certaines, je parle ici des lycéens de section professionnelle avec des savoirs en décors, esthétique, peinture, costumes et autres aptitudes qui me laissent admirative ! Finalement, en peu de temps et avec des moyens modestes, on a pu, ensemble, construire un spectacle sans compter des lycéens musiciens et le chœur des enfants ! Donc l’expérience a été réellement très positive, d’autant plus que travailler à la FabricA et d’y mêler l’opéra s’est révélé être une belle aventure !

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Entre-temps, depuis le mois d’octobre 2017, votre fonction de directrice du tout nouveau Pôle Culturel Jean Ferrat à Sauveterre vous occupe constamment, tout à votre désir d’y développer une éducation artistique et culturelle me semble-t-il ?

 En effet, la programmation y est très diversifiée, les spectacles s’adressent à un large public depuis les enfants de six mois jusqu’à un âge illimité ! Des activités sont organisées aussi pour les personnes plus âgées, je pense à l’approche de l’informatique, aux parties de belote pour ne citer que ces animations parmi d’autres. Il y a également des temps de résidence d’artistes qui viennent créer leur spectacle et des rencontres qui se font avec des écoles voire avec des adultes pour rencontrer ces artistes en résidence. Donc depuis un an et demi d’existence, le Pôle Jean Ferrat est déjà un lieu, non seulement de programmations, mais aussi fort de son école de musique, de sa médiathèque et de ses multiples créations. Tout cela dans une dimension bonhomme mais avec des découvertes plurielles comme celles des contes indiens, de la danse contemporaine ou classique, de l’opéra, je pense à l’Opéra national de Craiova de Roumanie venu au mois de janvier pour y donner le concert du nouvel an. Il y a aussi des divertissements, du cinéma, sans compter la présence régulière et quotidienne d’enfants qui y viennent puisque l’on fait partie du dispositif « Ecole et cinéma » avec l’inspection académique, dès lors les partenariats du Pôle Jean Ferrat sont assez nombreux et hétéroclites.

  Si vous deviez faire un bilan de ce nouveau Pôle Culturel, que pourriez-vous en dire aujourd’hui quant à sa fréquentation ?

 J’éprouve une grande joie de constater que le public est au rendez-vous ! Celui de Sauveterre bien sûr mais aussi ceux des villes environnantes jusqu’à Bagnol sur Ceze. Néanmoins, nous avons encore fort à faire en matière de communication puisque beaucoup viennent encore seulement pour la première fois mais tout cela évolue progressivement grâce aux différents partenariats que sont le conservatoire, l’Opéra Grand Avignon, le Festival Polar à Villeneuve les Avignon. L’année prochaine, par exemple, nous faisons un partenariat avec Burin’Arts de Villeneuve.

 (« Burkin’Arts est une manifestation imaginée et organisée par le Centre culturel et social Tôtout’Arts. Elle a pour objet de faire découvrir et de promouvoir la création artistique contemporaine du Burkina Faso, dans toutes ses formes d’expression. Elle a pour origine des rencontres entre artistes burkinabè et membres de Tôtout’Arts. Les liens d’amitié qui se sont alors créés ont donné lieu à une première édition du festival en 2009, poursuivie en 2011 pour devenir une biennale. »)

Nous faisons aussi partie du Festival de Festo Pitcho qui a lieu au printemps, nous sommes les seuls à le faire dans le Gard du reste. Il s’agit là d’un festival de spectacles très divers à l’intention de la jeunesse.

 (« Festo Pitcho, est organisé par un collectif réunissant des structures culturelles ou éducatives et des collectivités territoriales autour de leur envie commune de proposer un temps fort dédié au spectacle vivant jeune public, dans un esprit de solidarité. Eveil Artistique, scène conventionnée pour le jeune public. 20 avenue Monclar, 84000 Avignon »)

Finalement, ces nombreux partenariats amènent des publics différents, je travaille aussi bien avec des associations qu’avec des compagnies de la région ou d’autres compagnies professionnelles de toute la France voire d’autres pays comme la Roumanie avec Craiova. Le Pôle a une programmation riche et intense qui prend de belles et nombreuses heures à la petite équipe que nous sommes, sans oublier les personnes bénévoles qui sont d’une grande aide pour faire vivre de façon conviviale ce lieu qui devient vraiment un lieu de rencontres, je pense aux enfants de l’école qui viennent le jeudi après-midi à la médiathèque et qui croisent les personnes plus âgées tout à leur partie de belote qu’elles vont cependant interrompre le temps de discuter avec les enfants. Un petit « bistro des arts » associatif s’est ouvert pour permettre au public de prolonger une soirée autour d’un verre, l’école de musique est ouverte pendant que d’autres vont voir une exposition et alors qu’un spectacle a lieu donc autant d’univers qui se croisent et se côtoient, c’est la raison pour laquelle le hall est devenu lieu d’exposition car les gens ont ce désir de rester là davantage en profitant de ce que le lieu peut offrir à chacun.

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Cependant, vous trouvez le temps de monter à nouveau une œuvre opératique, L’Elisir d’Amore de Donizetti donnée sur la scène de l’Opéra Confluence les 19 et 21 mai prochains, un projet auquel vous teniez particulièrement ?

C’est la première fois que je monte un opéra de Donizetti et je suis peu habituée aux ouvrages du XIXème siècle mis à part ceux d’Offenbach qui sont d’une autre nature, c’était donc un défi car j’aime beaucoup la musique de L’Elisir d’amore qui fusionne des moments de pur bonheur, je pense à l’air absolument magnifique du ténor Nemorino Una furtiva lagrima et d’autres franchement drôles, c’est ce contraste qui m’intéresse et qui m’inspire le mien entre une  esthétique assez contemporaine et le rapport au théâtre un peu plus ancien.

 Quand on se penche sur le contenu de cette œuvre, on a presque l’impression d’avoir des personnages de comédie latine ; l’amoureux éperdu, le soldat fat, la jeune paysanne qui concentre les désirs, le tout dans un cadre bucolique à souhait, à cela s’ajoute un fond de poésie médiévale, que faire de tout cela dans une mise en scène actuelle ?

C’est ce qui explique ma vision d’une fête foraine ! Lieu de rencontres entre l’enfance et la magie puisque Tristan et Iseut peut connoter le rêve. Le conte qu’on nous raconte donc la fête foraine revoie bien pour moi à cet univers de l’enfance lié au bonheur et en même temps s’y mêle une certaine violence rendue par des couleurs très vives, par certains manèges, les vitrines de curiosités, les miroirs, tout ce qui peut basculer dans la dimension plus cauchemardesque. En cela, la fête foraine devenait le l’endroit idéal du contact entre l’espace onirique et une réalité sobre et crue, fête foraine d’aujourd’hui mais aussi, par les hallucinations de Nemorino qui boit le pseudo philtre qui n’est autre que du vin, fête fantasmée, cauchemardesque, l’ensemble renvoyant aux différentes facettes inhérentes à la vie ,en somme, dans notre société. Enfin, la fête foraine est un microcosme dans le macrocosme, les forains y vivent ensemble, ils se connaissent depuis toujours et respectent une hiérarchie sociale, tout cela me paraissait très intéressant à imaginer. Le départ des personnages dans les coulisses prolonge la vie du plateau comme un départ vers l’ailleurs comme pour retrouver d’autres manèges, d’autres vies. Avec la connaissance de l’opéra éphémère à présent, j’ai souhaité en utiliser davantage l’espace en « cassant » le quatrième mur en quelque sorte avec une passerelle qui enjambera la fosse pour des entrées et des sorties dans l’espace propre au public, une ouverture plus large pour tenter d’impliquer l’ensemble des spectateurs dans cette fête foraine. Côté personnages, il est vrai qu’on en a initialement un format assez caricatural que l’on va retrouver mais en leur donnant également une épaisseur, d’autres facettes qui les rendront plus palpables, autant de directions qui m’intéressent beaucoup.

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Répétitions aux ateliers de Courtine à Avignon (sur la droite, au fond, Aurore Marchand, chef du choeur de l’Opéra Grand Avignon, Fanny Gioria et Samuel Jean ; chef d’orchestre de L’Elisir d’amore). 

La question de la théâtralité se pose nécessairement à chaque fois que l’on monte un opéra, que voulez-vous raconter dans cette nouvelle mise en scène ?

C’est la passion des relations humaines qui est sublimée ici, en fait la narration donne des fils mais uniquement pour tisser la toile de l’amour entre les personnages, donc c’est cela qui sera mis en avant. Avec le charlatan dont je fais un commerçant genre VRP, j’imagine une sorte de magicien qui manipule tout, le mariage du deuxième acte n’aura ainsi pas lieu par sa faute, la manipulation de l’argent est son tribu, sorte de marionnettiste dont le rôle est essentiel, c’est celui qui n’appartient pas au microcosme, celui qui vient de l’extérieur et qui en bouleverse les mécanismes internes. 

L’amour, encore une fois, et a fortiori puisque nous sommes dans un ouvrage italien ! L’amour qui change les êtres et le monde, qu’en faire ici ? Suivre la trame tissée par Eugène Scribe ou bouleverser une résolution attendue ?

Non, je suis la narration donnée dans le livret, peut-on changer le final de Carmen !(sic ! pensée vers Leo Muscato à Florence « parce que l’on ne peut pas applaudir le meurtre d’une femme », chez Olivier Py, sur la scène de l’Opéra de Lyon, elle ne meurt pas non plus mais se relève et s’en va ! A méditer !) Sans doute dans la fête foraine et la transposition contemporaine les choses sont vues de façon différente mais rien ne varie par rapport au dénouement heureux.

Quels sont les moments qui vous touchent davantage dans cette œuvre, intrigue et musique confondues ?

Ce sont les contrastes, ceux entre des ensembles musicaux extrêmement écrits, pointus et des moments de lyrisme, de beauté, de sobriété, de douceur qui me touchent. Depuis que je travaille la mise en scène, ces contrastes sont visibles entre l’absurdité des personnages et la sobriété des sentiments qui sont chantés, musicalement c’est très apparent et la mise en scène suit la musique.

Avez-vous le sentiment que l’opéra italien a ce petit « supplément d’âme » qu’on lui reconnait volontiers ?

 Je pense que la langue italienne est très musicale donc effectivement ça apporte une note supplémentaire à l’ensemble, c’est aussi une langue très imagée à chanter, la voix semble découler de la musique.

Je vous ai déjà questionnée à propos d’artistes ou d’auteurs.es qui auraient votre préférence, en avez-vous découvert d’autres depuis ou redécouvert avec bonheur ? 

Il y a eu de nouvelles lectures mais entre Orphée, Carmen, la salle du Pôle, il est difficile de trouver le temps pour ce faire ! Néanmoins, je vois tant de spectacles et rencontre tant d’artistes d’univers différents, je découvre alors la passion de chacun sur des thèmes vers lesquels je ne m’attardais pas forcément au départ (photos, arts plastiques…). Du côté de L’Opéra Grand Avignon, le spectacle qui m’a sensiblement touchée est celui des Dialogues des Carmélites de Francis Poulencil m’a semblé alors que quelque chose s’était passé, le sacré y était bien rendu dans un espace pourtant sobre. (Mise en scène de Alain Timàr, directeur du théâtre des Halles à Avignon, janvier 2018, Opéra Confluence). D’autres m’ont plu également, ceux sur la danse, surtout cette année, notamment Ailey II créé à New York en 2018 et donné sur la scène d’Avignon en janvier 2019, le travail sur le corps, la performance qui est celle des danseurs m’ont réellement marquée, dans un autre registre, La bohème et son univers simple. Voilà de beaux moments où je peux me laisser aller !

                                                                                    Marianne M.

Propos recueillis le 4 mai 2019 par Marianne Millet

 Merci cette fois encore pour cet accueil chaleureux ! Fanny Gioria semble évoluer avec passion et grâce dans un univers pluriel d’arts et d’émotions qu’elle souhaite transmettre au plus grand nombre, qu’il soit fait de petits ou de plus grands. Un regard lumineux, un large sourire bienveillant, bientôt un rire au bord des lèvres qui s’animent soudain pour verser en cascade un flot d’images quant à une nouvelle mise en scène… Les intentions fusent harmonieusement, la main accompagne la parole généreuse, l’œil brillant cortège l’évocation…un premier élixir enivrant !



L’elisir d’amore

  • DATES

Dimanche 19 mai 2019 à 14h30
Mardi 21 mai 2019 à 20h30
A l’Opéra Confluence – Avignon

  • INFOS PRATIQUES
  • Tarifs : A partir de 15 euros
  • Durée : 2h10CONFÉRENCE
    « L’élixir d’amour »
    par Simon Calamel
    > Samedi 18 mai à 17h
    Maison Jean Vilar

Melodramma giocoso en deux actes
de Gaetano Donizetti
Livret de Felice Romani
d’après Eugène Scribe pour Le Philtre d’Auber
Direction musicale Samuel Jean
Mise en scène Fanny Gioria
Décors et lumières Hervé Cherblanc
Costumière Irène Bernaud

Adina Maria Mudryak
Giannetta Pauline Rouillard

Nemorino Sahy Ratia
Belcore Philippe-Nicolas Martin
Dulcamara Sébastien Parotte

Orchestre Régional Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon

Cet opéra, écrit en un temps record, est l’un des plus célèbres du 19e siècle. La légende veut que Donizetti l’ait composé en tout juste deux semaines. Depuis sa création en 1832, cet ouvrage connaît une perpétuelle « bonne aventure » sur les scènes du monde entier grâce à une intrigue de caractère. Le jeune et naïf Nemorino souhaite conquérir la belle et capricieuse Adina, promise au fringuant sergent Berlcore. Dulcamara, un charlantan ambulant vante alors à Némorino un élixir d’amour qui pourrait l’aider… l’occasion est trop belle !
Cette comédie « douce-amère » enchaine péripéties, rebondissements et situations cocasses. Les thèmes de la manipulation et de l’escroquerie, mais également de la crédulité, du désir et de l’amour désespéré, offrent un regard ironique et toujours actuel sur les travers des Hommes.
Fanny Gioria

Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon



Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 2h55

Tarif à partir de 15 euros

 

 

 

 

 

 

 

Un commentaire

  1. Magnifique spectacle ce dimanche, peut-être le plus réussi de toute la saison à Avignon ! Mise en scène inspirée et très (très) inventive de Fanny Gioria, qui a optimisé tout l’espace scénique. Des chanteurs très en forme aussi.Soprano impressionnant et belle projection de Maria Mudryak, qui, très à l’aise, maîtrise visiblement le rôle. Incroyable Dulcamara de Sébastien Parotte : puissance de voix et force comique, Un Samy Ratia qui colle parfaitement au personnage de Nemorino, plein de fraîcheur et émouvant aux larmes (furtives ! Pas une mouche ne vole dans la salle à ce moment-là du II…). Mentions particulières pour Samuel Jean qui dirige avec fougue et sans temps mort Avignon-Provence, ainsi que pour les choeurs d’Aurore Marchand.Tonnerre d’applaudissements mérité, on en ressort ému et très heureux !

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