Rencontre avec Aurore Marchand, cheffe des choeurs de l’Opéra Grand Avignon…

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Aurore Marchand, vous êtes cheffe de chœur à l’Opéra Grand Avignon, une charge des plus importante puisqu’il vous revient d’harmoniser différentes tessitures de voix au service d’un ouvrage lyrique.

 Tout est travaillé de manière identique dès le début des répétitions, la difficulté est de faire chanter tout le groupe vers une unité vocale en respectant néanmoins chaque identité de voix puisque chacun a travaillé de façon différente et certaines voix sont plus puissantes ou plus claires, plus sombres etc. Donc il faut arriver à se servir de ces différentes voix qui vont tendre vers une expression sonore harmonieuse sans que qui que ce soit ne ressente de frustration puisqu’en même temps, aucune voix ne doit ressortir davantage par rapport aux autres.

 La formation du chef de chœur est une notion assez récente alors que celle du chef d’orchestre est reconnue depuis des siècles, disons qu’elle existe depuis la fin des années soixante-dix, avez-vous donc préparé ce diplôme dans un conservatoire ?

Non, mon parcours est plus atypique. Il y a plusieurs manières d’obtenir ce poste de chef de chœur comme on peut le faire également pour celui de maître de ballet, soit l’on entreprend une formation classique de chef de chœur par les conservatoires supérieurs, incluant des stages avec des grands chefs de chœur et d’orchestre, soit, comme beaucoup d’entre nous au final, on est déjà dans le métier par une autre entrée, nombreux ainsi ont eu cette opportunité dans la maison d’opéra dans laquelle ils sont. Je fais partie de ces personnes dans la mesure où j’étais à l’Opéra de Tours dans lequel je suis entrée à l’âge de vingt ans en tant qu’artiste des chœurs, un métier que j’ai mené pendant vingt-deux ans, j’étais alors soprano léger. Avant cela, j’avais à mon effectif un cursus de conservatoire puisque j’étais violoncelliste, donc j’ai étudié la musique depuis l’âge de dix ans en passant toutes les étapes diplômantes du conservatoire. Ensuite, intéressée par la direction, j’ai pu m’y atteler avec quelques chefs de chœur en parallèle avec mon métier d’artiste de chœur. Il s’est trouvé par la suite, lors d’une rentrée de saison, que notre chef de chœur nous a annoncé qu’il partait, nous avions un ouvrage à préparer donc mon directeur de l’époque ; Jean-Yves Ossonce, m’a demandé de prendre en charge la direction du chœur pour cette œuvre qui allait être donnée peu de temps après. Me voilà donc lancée, tout d’abord pour pallier le manque de chef de chœur, nous sommes alors en 2002. J’avais vingt années de scène et d’observation mais, naturellement réservée, je ne pensais pas pouvoir diriger un ensemble professionnel, cependant l’expérience aidant et la connaissance des difficultés internes au chœur, j’ai finalement accepté cette proposition qui s’est muée ensuite en un poste permanent. Plus tard, Avignon a recruté un chef de chœur sur concours auquel je me suis présentée et j’ai ainsi été retenue en septembre 2007.

 Lorsque vous lisez une partition, avez-vous une interprétation personnelle que vous souhaitez transmettre à vos chanteurs et, par voie de conséquence, au public ? 

Dans le métier de chef de chœur, il y a ceci de particulier que l’on prépare une partition de manière personnelle d’abord, lorsqu’on la connait on peut s’inspirer de ses différentes interprétations antérieures, puis l’on prépare le chœur, non pas selon sa propre vision, mais pour passer le relais par la suite à un chef d’orchestre, le travail final peut alors rester le mien dans la mesure où son résultat convient au chef d’orchestre mais il peut aussi être modifié en fonction de sa propre interprétation. Avec un peu de métier, on finit par connaître les besoins d’un chef d’orchestre, celui-ci nécessitera plus de rythmique, cet autre s’orientera davantage vers le legato ou le bel canto etc. C’est donc un chœur que je remets au chef d’orchestre qui peut apporter ou non des variations. Dans ce dernier cas, je fais alors des musicales pour obtenir du chœur ce qui répond aux demandes du chef d’orchestre.

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 Pouvez-vous nous rappeler la différence notable entre le chef de chœur d’une chorale et celui d’une Maison d’Opéra ?

 Nous faisons quasiment le même travail avec un désir commun, nous oeuvrons de fait dans le même but, cependant le chef de chorale est dans un milieu amateur avec des personnes qui n’ont pas de formation musicale et qui sont là pour leur plaisir, en revanche le chef d’opéra en a fait son métier entouré qu’il est de professionnels que l’on nomme artistes de chœur et non pas choristes qui sont, eux ,des amateurs de chorales mais le but reste identique au fond. Par ailleurs, une fois la partie musicale faite, il y aura la mise en scène des artistes de chœur alors qu’une chorale est plus statique. Il peut y avoir néanmoins des groupes amateurs qui tendent vers la mise en scène selon le spectacle pour lequel ils travaillent.

C’est une activité en évolution semble-t-il et plurielle puisqu’on la trouve dans un nombre croissant d’associations.

Oui, et si l’on revient au chef de chœur d’une chorale, il a véritablement le même objectif que le mien avec une charge de difficultés sans doute plus grande car les différences de niveau de voix et de capacités peuvent être extrêmes alors que j’ai l’avantage de fonctionner avec des gens qui ont une voix déjà travaillée.

 Lorsque vous avez le programme d’une nouvelle saison, comment préparez-vous le calendrier des répétitions avec vos chanteurs ? Lisez-vous la pièce afin d’en comprendre les différentes orientations ?

 Je pars plutôt directement dans la musique, ensuite, lorsque je ne connais pas l’ouvrage j’en prends bien sûr connaissance de façon plus approfondie. Pour le calendrier, il se fait en fonction de la programmation de la saison, j’aurai ainsi, entre deux opéras, quinze jours de « leçons » c’est-à-dire de répétitions. À cela s’ajoutent les dix jours de mise en scène avant la Générale et auxquels j’assiste également, il peut arriver d’ailleurs que le chef d’orchestre ne soit pas là et que j’aie ainsi à diriger la mise en scène des artistes de chœur. Donc mon travail de préparation commence en début de saison, soit en septembre, selon les dates d’opéra et avec les chanteurs, nous enchainons les ouvrages dans l’ordre donné selon le calendrier global de l’année, nous pouvons mener ainsi jusqu’à quatre ouvrages simultanément sans compter les concerts bien entendu. En septembre nous travaillons le premier opéra de la saison, une fois celui-ci avancé, nous nous occupons du suivant et ainsi de suite. Certaines œuvres sont plus complexes telle celle de Pagliacci cette année qui est assez rythmique (Cavalleria Rusticana les 6 et 8 mars 2020) laquelle exige davantage de travail et que je prépare donc en parallèle avec une œuvre moins ardue. Ainsi, dès qu’une œuvre est avancée, j’en ajoute une autre. 

Diriger un chœur d’opéra requiert des compétences artistiques et techniques, mais également des qualités d’adaptation j’imagine ?

 Il est certain que l’on ne peut être chef de chœur qu’avec une formation musicale et artistique. Côté technique, c’est d’abord travailler au déchiffrage de la partition, puis faire travailler les voix séparément, ce qu’on appelle des répétitions partielles ; d’un côté les hommes, de l’autre les femmes pour enfin mettre toutes les voix ensemble. J’ai également deux pianistes des choeur qui prennent en charge un groupe pendant que je m’occupe de l’autre dans le cadre des répétitions partielles lorsque nous sommes en déchiffrage. Il faut penser aussi à la mémorisation qui représente une large part du travail une fois les voix mises ensemble. Du point de vue de l’adaptation, je dois m’ajuster à l’ouvrage, à son style car on ne chante pas, par exemple, de la même façon un Mozart comme on le ferait d’un Puccini ! Je dois veiller de même à la langue de l’ouvrage et à sa difficulté rythmique et vocale, une adaptation que je dois transmettre mêmement au chœur. Enfin, il y a la parole pour indiquer ce que j’attends puis celle donnée par le geste. En effet, ce qui a été dit sera retranscrit par le mouvement du bras.

Parlons en effet un peu de la gestuelle du chef de chœur, le geste accompagne-t-il nécessairement la note ? Existe-t-il un code particulier pour tous les chefs de chœur compris par les chanteurs d’où qu’ils viennent ?

 Oui, mais avec des gestes qui deviennent propres à chaque chef de chœur et reconnaissables par ses artistes de chœur qui en comprennent les significations une fois familiarisés avec ceux-ci. Lorsqu’ils ne le comprennent pas, je rétablis le geste en fonction de notre échange bien sûr. Il y a des battues souples ou plus rigides qui appartiennent à chaque chef de choeur au fond.

 Y a-t-il un répertoire qui ait votre préférence dans le vaste champ lyrique ?

 J’aime beaucoup le répertoire italien parce je trouve que l’on peut laisser aller la voix comme on peut le faire du geste quand on dirige, ce qui m’est très personnel bien sûr. C’est cela, j’aime le geste que je dois donner pour diriger à ce moment-là, l’opéra italien me parait plus « plein ». J’apprécie aussi les œuvres contemporaines par leur côté hautement rythmique et davantage précis voire rigide dans la battue  et vers lesquelles j’aime bien me retrouver confrontée parfois.

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Pourquoi avoir fait le choix du violoncelle ?

 Maman a dit « tu feras du violoncelle » ! J’ai donc été orientée dans mon choix de l’instrument très tôt, ce que je n’ai absolument pas regretté car le violoncelle est un instrument très proche de la voix !

Actuellement, il manque deux chanteurs dans le chœur de l’Opéra Grand Avignon, comment allez-vous trouver ces nouvelles voix ? Que faut-il au fond pour entrer dans le chœur que dirige Aurore Marchand ?

Actuellement, nous n’avons pas encore trouvé ces deux voix manquantes donc nous avons fait appel à des artistes de chœur complémentaires, ce sont des chanteurs professionnels qui sont en freelance, donc des intermittents qui vont d’une Maison d’Opéra à une autre selon les besoins de celles-ci. Parfois, il est nécessaire d’avoir davantage que notre effectif composé de vingt artistes des chœurs (dix messieurs et dix dames) et l’on fait appel à des chœurs supplémentaires que l’on connait et que l’on a auditionnés pour participer à des ouvrages qui exigent un nombre plus important de chanteurs. Ils font très exactement le même métier que le nôtre hormis le fait de n’être attachés à aucune Maison d’Opéra particulière, il me revient alors également de les appeler et de retenir les chanteurs convenant à l’ouvrage à travailler ensemble.

En revanche, en ce qui concerne le recrutement des voix vers un poste fixe chez nous, le recrutement se fait devant une autorité du Grand Avignon, du chef de chœur, du directeur du théâtre et de deux artistes des chœurs du théâtre. Il est attendu naturellement une certaine expérience de la scène qui s’ajoute aux qualités vocales pour obtenir le poste ainsi que la tessiture manquante au groupe, aujourd’hui il s’agit d’un Alto 1 et d’un Ténor 2 que nous recherchons.

A l’inverse du chef d’orchestre que l’on salue avant que la musique ne s’entende et qui guidera la fosse jusqu’à la dernière note de l’ouvrage, le chef de chœur est un peu comme le metteur en scène qui n’a plus sa place dans l’espace du jeu dès que le rideau s’ouvre, c’est alors que vous devez faire confiance à vos chanteurs, comment vivez-vous ces moments particuliers ?

 Certains chefs de chœur aiment se placer dans la salle pendant la représentation, pour ma part je préfère rester en coulisses, au bord de la scène, c’est un besoin d’être très près des chanteurs. Depuis les coulisses, j’observe le déroulement du spectacle et continue de travailler en prenant des notes le cas échéant pour revoir certaines parties ou en fixer d’autres qui passent très bien afin d’améliorer la prochaine représentation. Je suis donc avec eux tout en étant invisible au public, pas angoissée mais simplement vigilante à tout ce qui se passe sur la scène, sans doute dois-je y voir là mes propres années de scène en tant qu’artiste de chœur au fond.

 Peut-on parler d’une complicité nécessaire avec le groupe chanteurs que vous dirigez ?

 Je dirais même qu’elle est essentielle, tout est basé sur un rapport réciproque de confiance bien entendu.

 Vous êtes également amenée à travailler avec d’autres chœurs d’Opéra, je pense aux Chorégies d’Orange par exemple ?

 Je prépare toujours le choeur d’Avignon en amont que je « livre » ensuite au chef de chœur coordinateur des Chorégies d’Orange, il lui appartient de regrouper les différents chanteurs qui peuvent totaliser jusqu’à quatre chœurs. Le coordinateur dirige habituellement un chœur d’opéra assez important le reste de l’année.

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 Nous sommes au tout début juillet 2019, et pour la première fois, le chœur de l’Opéra Grand Avignon va rejoindre le Festival dans la cour du Lycée Saint-Joseph où Roland Auzet met en scène Nous, l’Europe, banquet des peuples, un long poème écrit par Laurent Gaudé paru chez Acte Sud en mai dernier.

Oui, c’est la première fois que le chœur participe au festival, en revanche le ballet de l’Opéra Grand Avignon ainsi que la Maîtrise ont déjà fait partie d’un spectacle du Festival, l’année dernière par exemple la Maîtrise de l’Opéra a participé à Thyeste de Thomas Jolly dans la cour d’honneur. Cette année, la Maîtrise revient avec le chœur de l‘Opéra et se rajoute un chœur amateur composé de chanteurs de différentes chorales de la région. 

Véritable épopée de l’histoire européenne depuis l’idée de son fondement au XIXème siècle jusqu’à l’espoir d’une Europe engagée et responsable en passant par les deux grandes guerres et les « printemps » de quelques pays qui se révoltent, le texte s’écrit avec la force des grands chants antiques. De forme libre, le poème déroule « l’Odyssée » d’une conscience commune qui se fraie un passage entre l’intolérance et les violences. Comment la musique traduit-elle ces longues ondulations souvent mouvementées voire chaotiques ?

 Nous avons donc eu la partition composée par Roland Auzet, il s’agit d’une musique qui illustre davantage les accents auxquels Roland Auzet est attaché dans cette œuvre très contemporaine, avec de nombreuses dissonances. Par moment, la musique doit refléter la violence qu’il a fallu pour la construction de cette Europe, d’autres fois les chants se font plus doux avec des voix très divisées qui traduisent la complexité de cette élaboration. Nous n’illustrons néanmoins pas tous les évènements de la pièce, seulement quelques ponctuations musicales. Les différents registres tragique, lyrique, pathétique se mêlent ici par le jeu également d’une dizaine de comédiens.

On connait la puissance d’évocation des textes de Laurent Gaudé et le lien de la plupart d’entre eux avec l’espace antique, le chœur de l’Opéra Grand Avignon retrouve-t-il ici sa fonction première ? Où est-il placé ? Chante-t-il les vers du poème ? reprend-il ceux dits d’abord par les comédiens ? Vous-même, restez-vous parmi les « Choreutes » comme le coryphée de la tragédie antique ?   

 Ici, c’est tout à fait particulier car je suis mêlée au chœur mais de discrète façon. L’ensemble des chanteurs est placé à cour et à jardin, chaque ensemble répondant à la direction de son chef qui fait très peu de gestes toutefois, nous sommes la plupart du temps assis sur des bancs. Non, nous ne reprenons pas de textes puisque nous chantons uniquement sur des onomatopées ou bouche fermée ou sur une voyelle mais on ne chante pas. Les acteurs vont plutôt parler ou se déplacer pendant notre chant qui devient ainsi le support à une expressivité plurielle.

Pensez-vous que le chant ici donne une puissance supplémentaire au texte initial ? Avez-vous cette impression que le chœur mène ses chanteurs vers une véritable aventure humaine tout comme l’Europe est idéalement menée à le faire également ?

Incontestablement, les chanteurs symbolisent la pluralité de l’Europe composée de personnes différentes, pour la musique c’est ce que Roland Auzet a souhaité en alliant un chœur, une maîtrise et une chorale avec ainsi, forcément des gens qui, comme en Europe, n’ont pas le même vécu ni les mêmes origines, il a d’ailleurs fait de même avec les comédiens de la pièce qui vont parler diverses langues. Finalement, musique, texte et jeu, tout semble concourir à l’expression d’une volonté d’asseoir plus solidement l’idée d’une construction européenne qui tende vers l’harmonie.

                                                                                                  Marianne M.

Propos recueillis le 4 juillet 2019 par Marianne Millet

 

Merci à Aurore Marchand dont la grande discrétion ne l’invite pas forcément à se prêter à ce genre d’entretien ! J’ai pu découvrir une personne entièrement dévouée à un art maîtrisé avec la force d’un engagement total. La parole sobre, préférant les notes aux mots explicatifs ou analytiques, Aurore pose sur son métier un regard bienveillant et fidèle ne l’envisageant que pour et par le groupe que forment ses artistes de chœur.



  • THÉÂTRE – MUSIQUE / SPECTACLE
  • Nous, l’Europe, Banquet des peuples, de Laurent GaudéRoland Auzet

    Création 2019

    Lunettes connectées : surtitrage proposé en anglais et polonais

    Durée : 2h30

    Un grand texte poétique de Laurent Gaudé mis en scène par Roland Auzet et porté par des comédiens de plusieurs nationalités pour interroger les européens que nous souhaitons être.

  • Avec la Maîtrise et le choeur de l’Opéra Grand Avignon

Les 6, 7, 9, 10, 11, 12, 13, 14 juillet à 22 heures dans la cour du lycée Saint-Joseph

 

 

 

 

 

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