Portrait d’une sylphide ; Béryl de Saint-Sauveur, danseuse du ballet de l’Opéra Grand Avignon.

Bonjour Béryl de Saint-Sauveur, vous êtes danseuse et faites partie du ballet de l’Opéra Grand Avignon depuis 2008, mais revenons sur votre parcours, lequel commence à Paris avec la chorégraphe Corinne Devaux.

C’est dans un cours de quartier que l’aventure commence avec une initiation à la danse, j’emboîte les pas de mes grandes sœurs, j’ai alors trois ans et demi, une activité qui permettait d’occuper l’après-midi du mercredi. C’est ainsi que j’apprends à danser avec Corinne Devaux qui, au fil du temps, s’appuie sur mes capacités pour proposer à mes parents de passer l’examen de danse d’entrée à l’Opéra de Paris, une idée qui les étonne à l’époque car ils voyaient dans ces cours du mercredi une activité comme une autre sans plus penser avant à d’autres possibles. En fin d’année de CE2, j’invite mon institutrice à venir voir le spectacle qui clôture l’année, laquelle confie à mes parents que la petite fille qu’elle voit alors sur scène n’est en rien comparable à celle de sa classe ! « Elle est à sa place là, sur scène ! » ajoute-t-elle à mes parents que cette remarque décide à me laisser passer le concours que, contrairement à toute attente, je réussis !

Aviez-vous déjà un modèle familial de référence qui pouvait éventuellement vous amener à considérer la danse autrement que comme un simple passe-temps ?

Non pas vraiment, outre une tante qui était chanteuse lyrique ce qui n’était pas véritablement bien perçu dans la famille au point que mon grand-père lui-même répétait fermement de son vivant que son nom ne serait jamais sur une affiche !

La variété de programmation de l’Opéra Grand Avignon vous a-t-elle conduite à repenser votre métier de danseuse ?

La diversité du métier est une notion que j’ai complètement découverte en arrivant à Avignon car ce que je connaissais du métier de danseuse venait de l’Opéra de Paris ou de la Scala de Milan, j’étais ainsi formée pour les ballets, corps de ballet et éventuellement pour des rôles de soliste mais je n’avais aucune idée du monde lyrique et de la participation des danseurs dans ses ouvrages. Je dois dire que ce fut une belle découverte, ce sont d’autres rencontres, celles avec les chanteurs, les metteurs en scène par exemple. Le travail diffère en effet, je pense à L’Enlèvement au sérail pour citer un opéra (février 2018, mise en scène d’Emmanuelle Cordoliani, voir aussi https://parolesdopera.com/2018/02/19/lenlevement-au-serail-ou-mozart-au-cabaret/#more-591) où la danse se faisait plutôt danse-théâtre avec Victor Duclos ainsi qu’avec la metteure en scène (Emmanuelle Cordioliani), un vrai travail était mené dans l’élaboration des personnages-danseurs, l’exigence ne se plaçait pas tant dans la danse elle-même que dans la construction assez poussée des personnages justement et en cela c’était très intéressant.

Vous êtes néanmoins certainement plus à l’aise dans un ballet que vous ne l’êtes dans une œuvre lyrique ?

Je dirais que c’est davantage confortable puisqu’il s’agit d’une longue pratique avec laquelle je suis nécessairement familière, cependant le temps passant, ce travail de recherche, d’une approche plus « vraie » m’intéresse et me motive également. 

Diriez-vous que le ballet contient un côté plus artificiel ?

Non, pas vraiment, tout dépend des œuvres en fait, du chorégraphe et d’autres éléments, il y a des ballets davantage axés sur l’esthétique du mouvement et d’autres sur le propos lui-même, sur ce qui va être raconté de manière plus approfondie, ainsi l’ouvrage peut s’éloigner plus ou moins de ce côté superficiel que l’on peut percevoir dans certaines compositions.

Qu’est-ce qui pousse une petite fille vers la danse ? Le rêve brillant de l’Étoile de l’Opéra ? Comment y êtes-vous venue vous-même ?

Si je suis venue à la danse, c’est bien parce que mes deux sœurs en faisaient avec Corinne ! Il s’est trouvé que j’avais des facilités et un corps plutôt malléable pour la danse classique que je trouvais agréable d’apprendre. Je n’avais toutefois jamais vu de ballet et j’ai ainsi commencé à danser sans avoir des notions bien précises de ce que pouvait être un ballet. Donc, j’étais assez loin du rêve de la danseuse d’Opéra même en y entrant, je me figurais que j’allais apprendre à danser tout simplement ainsi que l’on me l’avait laissé entendre sans envisager l’importance d’une telle école, je ne mesurais pas alors la portée d’intégrer une telle institution. De fait, à neuf ans, j’ai passé cet examen sans pression aucune ! J’y ai donc fait mon stage puis toutes mes études par la suite. Pour mes parents qui ne pensaient pas que je serais reçue, la surprise a été complète. Malgré le fait qu’ils ne m’aient pas dirigée vers cette voie, ils ont toujours été extrêmement bienveillants quant à ce choix de danser. 

De l’Opéra de Paris, l’un des plus prestigieux lieux du monde où vous avez dansé, qu’en retenez-vous ?

C’était un sentiment mélangé d’admiration et d’effroi devant cette beauté grandiose des lieux à caractère quasiment sacré, l’exigence était naturellement de mise et mes connaissances étaient plus que limitées quant aux noms mêmes des danseurs étoiles ! Je me suis donc attachée à connaître davantage les grands noms de la danse et les caractéristiques de ce métier. Dès nos jeunes années, nous nous produisons sur la scène de l’Opéra Garnier, dans ces moments, la pression et la magie se mêlent plus étroitement et on se lance ! Une pensée nous tient néanmoins, c’est la conscience de la chance qui est la nôtre d’évoluer dans cette institution dont le cadre extraordinaire ne peut laisser indifférent !

N’était-ce pas un peu difficile pour l’enfant que vous étiez alors de vous intégrer dans cet univers assez sélectif ?

Disons qu’une fois l’examen réussi, j’y étais et devais faire le mieux possible, je n’ai pas eu vraiment de difficulté et je dirais que les choses se passaient plutôt bien tant au niveau des cours de danse que dans la vie quotidienne avec le mouvement de l’internat, les amies et avec cette impression de vivre ma vie en quelque sorte. Si au commencement de l’aventure mes parents ignoraient tout de ce monde également, ils ont appris à se familiariser avec l’univers de la danse au fur et à mesure de la progression de mon apprentissage jusqu’à se passionner pour les ballets que nous allions voir ensemble à l’Opéra. J’avais en effet toute une culture à faire et nous l’avons faite ensemble, un soutien formidable pour moi pendant toutes ces années d’étude.

Le corps, cet instrument essentiel à la danseuse, faut-il le contraindre en permanence dans son élasticité, son apparence ? comment concilier ce corps et le désir festif, maternel ou autres envies peu adaptées aux exigences d’une ligne quasi parfaite ?

Je suis danseuse et maman, ce que nous sommes de plus en plus à notre époque. Nous avons des cours quotidiennement qui permettent un entretien indispensable en effet, j’ai cette chance d’être naturellement souple mais avec le temps il faut tout de même maintenir cette souplesse en travaillant. De même, c’est bien sûr une hygiène alimentaire à laquelle il faut veiller, ce que j’essaie d’inculquer à ma fille aussi !

Pour le corps, il faut penser à cinq à six heures de répétition par jour, lors de celles des opéras, on attend davantage et ce sont des exercices selon les besoins personnels que l’on pratique alors, solliciter certains muscles pour en relâcher d’autres par exemple en étant très à l’écoute de son corps. Les exigences sont évidemment plus prononcées pour un ballet que pour une œuvre lyrique pour laquelle on sera présent de façon ponctuelle.

Quel serait le conseil que vous donneriez à une petite fille aujourd’hui qui rêve de devenir danseuse professionnelle ?

De ne pas lâcher ! Se donner les moyens car en travaillant et en y croyant, on arrive toujours à aller dans le sens premier auquel on pensait, pas nécessairement vers la finalité à laquelle on rêvait tout d’abord mais dans cette direction pour trouver ce qui peut convenir. Il faut travailler beaucoup et se cultiver en la matière, avec les ressources illimitées d’Internet, la chose est plus aisée de nos jours du reste. Donc pas seulement le travail sur le corps mais aussi sur la connaissance des danseurs, des ballets etc. Sur Instagram, nombreux sont les danseurs par exemple qui mettent leurs vidéos au sujet de leur travail, de leur entretien, c’est vraiment enrichissant de vérifier ce qu’il se passe ailleurs, partout dans le monde. Un esprit sain dans un corps sain bien entendu ! Ne pas se limiter aux réseaux sociaux cependant, mais aller au spectacle, une vidéo ne remplacera jamais un spectacle vivant. (CERTES !)

Si je vous demandais de dérouler une journée type de travail de la danseuse, comment me la peindriez-vous ?

Prenons l’exemple d’un spectacle pour la semaine suivante et dans une période « normale » (sans Covid !), j’aurais à travailler depuis midi un quart jusqu’à treize heures quarante-cinq, donc une heure et demi de cours à la barre avec échauffements etc. Après un quart d’heure de pause, c’est la première répétition de quatorze heures à dix-sept heures, une autre pause vient, après laquelle on répète une seconde fois de vingt heures à vingt-trois heures, dernière répétition qui correspond à l’heure où sera donné le spectacle. Tout ceci dans la ou les semaines qui précèdent le spectacle, une variabilité selon la disponibilité de la scène ou de la teneur du spectacle.

La période actuelle n’est guère favorable à l’épanouissement des artistes, loin s’en faut, comment la vivez-vous ? J’imagine que les répétitions sont maintenues malgré tout ?

Les danseurs de l’Opéra Grand Avignon ont beaucoup de chance car nous parvenons à travailler quasiment normalement, nous avons des projets malgré le nombre réduit de spectacles mais depuis le début de la saison nous avons fait le premier spectacle qui était prévu au mois d’octobre avec le public, ensuite les productions maison ont été captées pour être retransmises sur Internet, une formule qui a permis de rester dans la dynamique de préparation de spectacles avec une finalité qui était celle de la captation, ce qui nous maintenait dans un travail quotidien et, en dépit de quelques annulations, nous avons toujours cette indispensable dynamique de travail. Je pense que nous sommes assez privilégiés de fait, malgré les circonstances actuelles. Les contraintes sont assurément nombreuses avec des tests chaque semaine car il est difficile de danser avec un masque, il faut pouvoir respirer librement, la dimension tactile est aussi évidente, donc outre les tests nous avons le gel à volonté et, en dehors du cadre du travail, nous restons sérieux afin de réduire au maximum les risques, ce qui fonctionne assez bien pour l’instant, seulement trois cas positifs depuis le début de l’année ce qui a conduit à l’isolement d’une semaine pour tous les danseurs. Naturellement, ces arrêts, comme le confinement de mars 2020 sont complexes pour le corps dont les exercices et entraînements ont été altérés, là-dessus les congés d’été ont prolongé ces manques de régularité dans le travail et la nouvelle saison venue, c’était plus difficile de se remettre en forme, donc les semaines d’isolement ajoutent une complication supplémentaire mais nous avançons plutôt bien en prenant toutes les mesures possibles pour éviter la covid !

Comment passe-t-on des scènes de l’Opéra de Paris, de La Scala à celle de l’Opéra Grand Avignon ? Vous donnez l’impression d’y être très heureuse !

Il est vrai qu’au départ j’avais été formée pour des grandes compagnies de ballets, je pensais d’ailleurs faire toute ma carrière dans ce genre de compagnie, la pression toutefois assez lourde que l’on y connaît me pesait beaucoup bien que je ne voulusse pas autre chose à l’époque, ainsi il m’a été pénible de ne pas obtenir un contrat à l’Opéra de Paris au sortir de l’école, j’en avais un à La Scala de Milan mais je voyais cela plutôt comme un échec !

C’est par hasard que je suis venue à Avignon pour y passer des auditions, j’ignorais alors tout de cette compagnie et, une fois sur place, j’apprends que les danseurs évoluent aussi bien dans des ballets que dans des opéras ou dans les opérettes ! Je passe donc d’une maison où le nombre des danseurs avoisine avec les cent cinquante auxquels s’ajoutent les surnuméraires pour trouver cette compagnie de quatorze danseurs ! Une autre manière de gérer les artistes, sentir que l’on a sa place, le groupe dans lequel on arrive est très bienveillant ce qui m’a fait un bien fou ! Je ne parlais pas l’italien quand je suis arrivée à La Scala et vivais seule du haut de mes dix-huit ans alors qu’à Avignon, aucun problème de préséance au profit d’une grande débonnaireté au contraire. Ici, pas de soliste à proprement parler, nous sommes tous danseurs, corps de ballet et soliste tour à tour selon les affinités de chacun. 

La retraite d’une danseuse arrive très tôt, doit-on songer également très vite à une reconversion ? Avez-vous des projets déjà définis en ce sens ?

A L’Opéra de Paris, la retraite est fixée à quarante-deux ans mais à ce n’est pas vraiment défini à l’Opéra Grand Avignon, soit l’on peut partir plus tôt en cas de reconversion, soit plus tard. Je n’ai pas, quant à moi, de projets précis pour l’instant, je ne ferme aucune porte et vais donc passer mon diplôme d’Etat, ce qui sera déjà une bonne chose pour aller éventuellement vers d’autres formations. Je commence doucement à penser à cela car le temps de la reconversion viendra et j’ai pour habitude de me préparer tranquillement et non dans la précipitation.

Avez-vous des ballets dans lesquels vous avez dansé qui vous tiennent plus particulièrement à cœur et d’autres auxquels vous rêvez encore ?

Je retiens Daphnis et Chloé où j’ai dansé avec Mathias Heymann, c’était mon dernier ballet à l’école de danse où j’étais soliste sur la scène de Garnier avec un magnifique partenaire, ballet que j’ai repris ensuite à l’Opéra Grand Avignon et chorégraphié par Éric Belaud, un ballet qui m’aura donc suivie tout au long de ma carrière et qui, pour moi, est chargé d’émotions, symbolisant tout à la fois la fin de mes études et mes tout débuts du moment où j’allais devenir maman, une histoire assez chère pour moi !

Quant à rêver d’un ballet, je n’en vois pas vraiment, je préfère me laisser porter par les projets qui me sont présentés pour réaliser un vrai travail d’interprète, rester à disposition de ce qui m’est donné, d’un chorégraphe, d’un projet !

Propos recueillis par Marianne Millet le 3 mars 2021

Merci Béryl de Saint-Sauveur pour cet entretien réalisé avec une belle simplicité teintée de cette humilité des grands que l’on découvre en vous écoutant. Si, selon Paulo Coelho, « La danse est l’une des formes les plus parfaites de communication avec l’intelligence infinie », nul doute que vous en incarniez avec grâce le beau langage…

Photographies : Cédric Delestrade/ACM-STUDIO

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