A l’occasion du tournage du film Don Giovanni à l’Opéra Grand Avignon, une rencontre avec le réalisateur Sébastien Cotterot…

Photographie : Barbara Buchmann-Cotterot

Bonjour Sébastien Cotterot, vous allez très bientôt réaliser la captation de l’opéra Don Giovanni de Mozart pour l’Opéra d’Avignon mais on vous connait davantage dans les rôles d’acteur, comment vous est venu ce désir, depuis quelques années maintenant, de passer derrière l’objectif d’une caméra ?

En effet, c’est d’abord par le métier d’acteur que je suis entré dans le monde de l’audiovisuel, un métier qui m’a finalement un peu frustré dans la mesure où l’on ne choisit pas forcément ce que l’on veut faire ni ce que l’on va tourner. Je faisais alors un peu de cinéma et davantage de télévision mais cela ne correspondait pas vraiment à la formation de comédien que j’avais pu suivre à l’école Périmony à Paris laquelle, assez classique, préparait davantage au jeu théâtral. Sans doute, une certaine lassitude est-elle née de cette permanence sur les plateaux de télévision, un essoufflement qui est ressenti et qui fait que l’on travaille moins parce que, par voie de conséquence, moins demandé. Parallèlement, j’avais acheté une caméra dans le désir que j’avais déjà de filmer çà et là les choses. Du reste, mes premiers films sont ceux de spectacles, d’abord des pièces jouées par des amis puis d’autres au théâtre des Variétés, ainsi tout cela s’est fait graduellement avec, insensiblement, une passion pour filmer les pièces de théâtre.

Quelle est la juste appellation de ce métier qui est le vôtre à présent ? Il reste peu connu en fait du grand public. Réalisateur audiovisuel ? Réalisateur indépendant ? Réalisateur de captation ?

L’appellation réalisateur est juste avec néanmoins, des variantes. Si l’on fait des documentaires, on parlera par exemple de réalisateur de documentaire etc. sans un complément, le nom de réalisateur évoque plutôt celui de film de fiction. Dès le début de mon aventure dans la réalisation, j’ai tenu à choisir ce que j’allais filmer et non accepter des propositions qui ne me conviendraient pas comme j’ai pu le faire dans mon passé d’acteur. C’est avec cet élan artistique qui me poussait vers certains spectacles que j’ai mené mes premières réalisations. Mon parcours de comédien m’offrait tout de même des avantages non négligeables en ce sens que je comprenais les œuvres et les jeux des comédiens sur scène, capter la bonne émotion avec le cadrage adéquat m’était peut-être plus simple, ou était-ce une sensibilité particulière qui était en moi ? Sans doute la conjugaison des deux. Moi-même, lors des films de concerts réalisés avec un ami musicien, je ne pouvais voir ce que lui-même percevait pour saisir au mieux ce qu’il y avait à capter comme le début et la fin d’un solo de guitare par exemple, n’étant pas musicien moi-même, il m’était impossible de pressentir ces instants, or, avec le théâtre, je sentais les mouvements du comédien et autre élément pour capter la juste émotion. Au final, on peut parler de réalisateur de captation parce que je ne pense pas qu’il y ait un terme plus approprié, il ne s’agit pas d’une recréation mais du suivi de l’œuvre déjà créée. La créativité, je peux la vivre cependant dans la réalisation des teasers (écrit également teaseur : bande-annonce courte d’un spectacle percutante et énigmatique). Je retranscris alors ce que j’ai vu moi-même de la pièce avec mon ressenti que je propose ensuite au metteur en scène.

Le teaser est cet exercice délicat qu’est la synthèse intelligente d’une œuvre, une création qui paraît difficile somme toute.

Tout à fait, lorsque je vais filmer une pièce, je l’ai vue plusieurs fois et finis par la connaître tout à fait, ainsi à l’Opéra d’Avignon, lors du Messie du peuple chauve en novembre 2020, j’ai pu voir ce spectacle plusieurs fois en l’espace d’une semaine. Après cela je la filme entièrement pour ensuite la monter sur plusieurs jours avec les parties montage, étalonnage et mixage, donc une approche plurielle de la pièce qui me donne une idée pour créer le teaser.

Paris pour une solide formation d’acteur avec les cours Jean Périmony et les allées et venues nécessaires à votre fonction mais un attachement qui semble indéfectible à vos racines vauclusiennes. Avignon, une ville qui vous lie à la région ?

Sans être natif d’Avignon, j’y ai toutefois passé mon enfance et pendant très longtemps je n’y suis plus revenu, je tournais alors dans la série Madame le Proviseur (Madame le Proviseur puis Madame La Proviseur, est une série télévisée française en 27 épisodes de 90 minutes, inspirée de l’œuvre éponyme de Marguerite Gentzbittel et diffusée du 19 octobre 1994 au 22 février 2006 sur France 2. Sébastien Cotterot y tient le rôle de Vincent Fonteneau, conseiller principal d’éducation.) et cette série se tournait l’été puisque les adolescents qui jouaient les élèves étaient alors en vacances et libres de travailler pour la série qui se déroulait dans un vrai lycée du 16èmearrondissement. Un été, après avoir quitté depuis une quinzaine d’années Avignon, je suis revenu filmer une pièce qui m’a fait retomber en amour pour ce festival et sa belle folie de trois semaines ! A partir de ce moment, j’ai essayé de revenir chaque année à Avignon et lorsque j’ai dû déménager de Paris, c’est là que je suis venu m’installer pour retrouver cette ambiance si particulière que j’aime profondément, cette ville est assez unique pour moi ; ses remparts, sa vitalité théâtrale, ses facilités d’échanges avec des gens du métier pour n’évoquer que ces aspects parmi d’autres.

D’abord monteur d’images pour 30 millions d’amis en 2012 avant de réaliser des captations de divers spectacles, parvenez-vous à maintenir un regard personnel sur ces ouvrages ou s’agit-il, la plupart du temps, d’une commande à respecter ?

Tout en suivant la mise en scène d’un spectacle et sans en trahir les intentions, on développe également sa propre sensibilité qui nous conduit à capter certains spectacles plutôt que d’autres qui ne nous intéressent absolument pas. Les les one-man-show ne m’attirent pas, il s’agit d’univers que je ne souhaite pas capter par exemple.

Beaucoup de jeunes gens sont attirés par le monde de la réalisation, en ce qui concerne celui de la captation de spectacles, que conseilleriez-vous à celui qui voudrait se diriger vers cette carrière ?

Pour moi qui suis autodidacte dans ce métier, je dirais qu’il faut d’abord savoir ce que l’on veut et ce que l’on aime, tout comme ce que l’on n’aime pas du reste ! Quant à se former, je ne suis sans doute pas à même de donner les meilleurs conseils en la matière dans la mesure où mon parcours de comédien a facilité quelque peu les choses, du moins pour faire des réalisations de spectacles pour des amis du métier tout d’abord. Mais Avignon est un endroit idéal pour se former lors de son festival avec un nombre toujours croissant de spectacles en tout genre. On peut commencer de cette façon. Il n’y a pas d’école de captation à proprement parler mais de films comme celle de l’IMCA place des Corps Saints à Avignon (L’Institut des Métiers de la Communication Audiovisuelle propose depuis plus de 30 ans des formations dans les métiers de l’image, du son et de l’écriture de scénario. Elles s’adressent à celles et ceux qui souhaitent s’engager dans le secteur de l’audiovisuel, de scénariste ou améliorer leurs qualifications professionnelles.) Mais en effet, on n’y apprend pas à filmer une pièce théâtre par exemple. Commencer par entendre le langage des films et des caméras et poursuivre avec sa sensibilité pour filmer des spectacles me semble cohérent. Avec une ou deux caméras pour capter des pièces de théâtre qui ont peu de comédiens sur scène, cela suffit. Pour un opéra, il en faudra davantage naturellement.

Photographie : Barbara Buchmann-Cotterot

Depuis l’apparition du virus de la Covid et de ses conséquences sur le monde du spectacle, pour ne citer que lui, les captations se sont multipliées pour offrir au public une sorte de compensation paradoxalement assez décriée par certains.

C’est vrai que le streaming a pris une large place et je lis souvent cette opposition entre le spectacle vivant et le streaming, il ne s’agit pas d’une antinomie mais plutôt d’une complémentarité dans le sens où la captation apporte des éclairages que ne donnera pas forcément le spectacle lui-même. Je donne l’exemple de L’Histoire du soldat, ballet de l’Opéra d’Avignon que j’ai capté en novembre 2020, l’un des danseurs qui est mexicain me disait que pour la première fois ses parents le verraient danser à la télévision, le streaming peut apporter cela aussi. 

Par ailleurs, les effets de zoom et autres prises qui mettent en relief certains éléments plutôt que d’autres offrent de nouveaux regards sur l’œuvre. Voir le spectacle pour ensuite suivre sa captation peut amener un prolongement à la représentation des plus nourris. Donc loin d’une discordance entre les deux, je dirais une double perspective enrichissante puisqu’avec sa captation, on revoit le spectacle sous des angles différents. 

Capter un spectacle, c’est également faire des choix, mettre en relief des éléments plutôt que d’autres, quels sont les vôtres en général ou ces choix suivent-ils la courbe de chacun des spectacles que vous filmez ?

Il y a des choix techniques, déjà par les caméras que j’utilise, celles-ci sont toujours des caméras cinéma avec une taille de capteur particulière, avec du flou derrière. De même, c’est un choix de capteur d’images à raison de 25 par seconde alors que nombreux sont ceux qui préfèrent 50 images par seconde ce qui oriente vers une touche vidéo, je préfère la fréquence d’images plus lentes qui apportent une certaine magie à l’ensemble.

Ensuite, au-delà de l’aspect technique et de façon plus artistique, ce sont des échanges avec le metteur en scène pour connaître ses désirs quant aux mouvements, à la profondeur des champs, au placement des caméras etc. pour rendre de la plus belle manière qui soit le spectacle. Des adaptations toujours différentes au fil des spectacles et de la scénographie bien sûr.

Surtout ne pas altérer l’œuvre mais capter en se mettant dans les pas du metteur en scène qui, bien souvent, nous fait confiance.

Après la captation en novembre du Messie du peuple chauve d’Éric Breton, vous voilà à nouveau à l’Opéra Grand Avignon pour filmer Don Giovanni mis en scène par son directeur ; Frédéric Roëls. Pour décor, celui de l’Opéra centre-ville, tout juste restauré. Il s’agit bien d’un décor car vide de spectateurs et pourtant c’est de ce vide que Frédéric Roëls fait sens et joue pour mettre en scène l’œuvre de Mozart dont le public pourra voir votre film à la fin du mois de mai sur France 3.

En premier lieu, Frédéric Roëls voulait faire Der Rosenkavalier de Strauss au Palais de papes mais le rendez-vous manqué avec celui-ci, faute de temps, a suscité le désir de monter Don Giovanni dans tout l’opéra. Après sont venues ses coupes et sa réflexion sur les lieux dans l’Opéra car le spectacle se jouera non seulement sur scène mais aussi dans les coulisses, le dessous de la scène, la fosse d’orchestre, les coursives, les loges et la salle des spectateurs, le foyer du deuxième étage, les loges des artistes etc. Il n’y a pas un lieu de l’opéra qui ne soit utilisé pour ce spectacle, une idée assez géniale ! Sans en dire plus, il y a également des choses que je ne pourrai filmer et que les spectateurs découvriront au mois d’octobre ! 

Donc, après avoir pensé à tout cela, Frédéric Roëls m’a demandé si c’était faisable et comment nous pourrions mettre cela au point. Les chanteurs ont d’abord enregistré en studio puis sont venus dans les lieux indiqués par la mise en scène que j’observais. Avec ces différents lieux parfaitement atypiques, l’un est carrément à l’extérieur de l’opéra, des idées de placement de caméras et autre me sont venues. Don Giovanni, c’est aussi une fuite en avant, un personnage insaisissable qui est sans cesse en mouvement, qui fait aussi bouger continuellement ses personnages, ainsi l’on adapte la réalisation à cette réalité-là. 

Photographies des premières images du tournage de Don Giovanni de Mozart à l’Opéra d’Avignon : Cédric Delestrade/ACM-STUDIO

Est-ce plus complexe de capter un opéra que ne peut l’être une pièce de théâtre ou un ballet ?

Oui, dans la mesure où l’opéra est un spectacle total, la complexité est présente. Il s’agit de prendre en considération la musique, la danse, le chant, les costumes et tant d’autres paramètres à prendre en compte. Selon les lieux, cela diffère encore, ainsi dans un lieu conforme avec une captation classique d’opéra, on privilégiera les plans larges avec le regard qui embrassera toute l’action, les décors, tous les figurants qui permettront de montrer ce côté grandiose alors que là, avec Don Giovanni, on filmera davantage comme on le ferait d’un film en étant au plus près des chanteurs. Je pense d’ailleurs que ces derniers adapteront leur jeu à cette contrainte.

Capter Don Giovanni nécessite-t-il l’utilisation de nombreuses caméras et un montage plus exigeant ?

Pas tout du long puisqu’on a bien 40 minutes sur scène dans l’ensemble du spectacle, donc pour ces moments 6 caméras sont en place dans l’espace du public, sur la scène et en mouvement pour avoir cet effet film et non une simple captation. Le tournage est assez resserré, 5 jours où il faut tourner avec deux caméras en permanence, l’une pour des plans larges, l’autre avec des plans plus rapprochés. Je fais ensuite le montage, le mixage et le son, quant à eux, sont pris en charge à Marseille. Il faut à peu près une semaine de montage, c’est une chose que j’aime bien faire, bien que cette fois ce soit assez morcelé !

Des projets dont vous pouvez nous parler ? Quel est celui qui vous a davantage marqué à ce jour ?

Continuer avec l’Opéra Grand Avignon m’irait très bien, nous avons mené plusieurs projets ensemble ; L’Histoire du SoldatLe Messie du Peuple ChauveBastien et BastienneLa Veuve Joyeuse et j’aimerais assez que l’on puisse poursuivre ainsi. Il y a également le festival d’Avignon auquel je pense sans pouvoir trop en dire aujourd’hui. Des projets également avec le théâtre des Halles qu’il est un peu tôt d’évoquer également au vue des conditions actuelles. 

Enfin, un projet qui m’a marqué, je dirais Les Beaux au théâtre de la Porte-Saint-Martin en 2018, spectacle nominé aux Molières mais les grèves diverses de l’époque ; gilets jaunes, SNCF, RATP en avaient quelque peu étouffé la sortie. Un autre que j’avais beaucoup aimé également, notamment pour sa scénographie ; Lampedusa Beachde Lina Prosa, j’avais beaucoup aimé le teaser que j’avais réalisé d’ailleurs…(à voir au-dessous).

Propos recueillis par Marianne Millet le 19 avril 2021

Merci à Sébastien pour cet échange autour d’un métier captivant, sans jeu de mots aucun !, qu’il conduit avec la passion visible de ceux qui se forment librement au plus près d’un savoir sans cesse approfondi, guidés en cela par une technique et une sensibilité certaines qui rendent à l’oeuvre captée un regard pluriel. Un véritable addundum au spectacle vivant, une belle complémentarité qu’il défend avec chaleur et talent !




A PROPOS DE DON GIOVANNI [le film]

Don Giovanni est un personnage en fuite. Il ne s’installe dans aucun lieu, ne prend aucun engagement dans la durée, recherche le plaisir d’une relation fugitive mais le fuit dès qu’il menace de durer. La corrélation entre un personnage mythique insaisissable et ces mois très particuliers où rien n’est pensable dans la durée, où les spectacles que l’on planifie peuvent s’évanouir d’un trait de plume quelques semaines plus tard, me donne l’envie d’écrire un Don Giovanni différent. Nous avons la chance, à l’Opéra Grand Avignon, de nous installer en ce mois de mars dans un théâtre du milieu du XIXème siècle, rénové de fond en comble après quatre ans de travaux. Et le paradoxe de ne pas pouvoir y recevoir de public pour l’instant. Alors, utiliser le lieu, non pour héberger une production qui serait jouée sans public, mais comme un décor à part entière, comme l’espace complexe où l’ensemble des protagonistes de Don Giovanni se cherchent et s’échappent, où ils se cachent et se découvrent… Un cadre de jeu qui brille par ses peintures fraiches mais où se ressent aussi le désespoir des sièges vides.

J’avais conçu, avec mon équipe, l’univers de la production scénique créée en 2016 comme un lieu en construction ou en déconstruction ; nous avions bâti un décor de murs imaginaires et ajourés. Tout à fait fortuitement, ces murs s’avèrent étrangement ressemblants à ceux de l’Opéra Grand Avignon, et la notion de construction et déconstruction qui structurait notre dramaturgie trouve un écho nouveau dans le contexte actuel. Je pense ce film comme la capture d’un instant particulier de l’existence, où l’art continue de vivre envers et contre tout, où les promesses d’un lieu vierge en attente de recevoir son public méritent d’être éclairées et offertes aux écrans.

Frédéric Roels avril 2021

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