Entretien avec Frédéric Roels, directeur de l’Opéra Grand Avignon.

Bonjour Frédéric Roëls, la dernière fois que nous avons eu un entretien, vous étiez à la direction des opérations artistiques de l’Opéra Royal de Mascate à Oman, vous voilà à nouveau près de vos pénates si je puis dire, comment avez-vous vécu ce retour ?

Pour commencer, je dirais que le soleil leur est commun ! Mais bien entendu, les différences sont notables, du point de vue des moyens d’abord puisqu’entre ceux de l’Opéra Royal de Mascate et de l’Opéra Grand Avignon il y a un écart certain, néanmoins je retrouve à Avignon une vraie maison de production avec des spectacles qui s’y créent. De plus, c’est un endroit avec un chœur et un ballet permanents ainsi qu’une maîtrise qui travaille toute l’année, un orchestre y est associé, ce sont donc des forces vives artistiques bien présentes pour mettre en œuvre des créations. A l’inverse, l’Opéra de Mascate était essentiellement un lieu de passage de productions créées dans d’autres maisons d’Opéra, mises à part quelques exceptions.

L’expérience a été assez courte somme toute et très certainement des plus enrichissantes mais n’avez-vous pas connu le trouble de l’exil parfois ?

Il est certain que cette « expatriation » qui a duré quelque deux années n’a pas manqué d’intérêt, non seulement parce que le pays diffère totalement du nôtre mais encore parce qu’il y a cette culture autre que l’on découvre et qui nous charme, il faut apprendre des valeurs qui nous sont d’abord inconnues par la force des choses, on sent bien que l’on vient d’ailleurs alors qu’ici, ça peut paraître plus simple et plus immédiat…quoique cette année…je ne dirais pas que c’était si évident ! Quelque part, nous sommes tous comme des étrangers dans notre propre culture, immergés que nous sommes dans cette crise sanitaire ! Quant aux codes culturels, tout a dû être nécessairement réappris.

Vous voilà à la direction de l’Opéra Grand Avignon, ce qui n’est pas une première puisque vous avez dirigé, je le rappelle, celui de Rouen de 2009 à 2017, vous arrivez également au terme de quatre années de travaux de restauration du théâtre centre-ville, une prise de fonction plutôt chargée il me semble !

Ce n’est pas tant dans le présent que nous nous ancrons mais plutôt loin devant, dans la projection de l’ouverture du théâtre, des retrouvailles avec le public en pleine capacité, ce qui n’exclut pas la joie de l’avoir accueilli en jauge réduite depuis quelques semaines, ça permet de retrouver le sens de ce que nous faisons bien sûr, cependant nous sommes impatients de nous retrouver avec le public dans le théâtre en pleine jauge et sans masque lorsque cela sera possible. Concevoir les projets tels qu’on les a rêvés jusqu’à leur aboutissement sans la frustration de devoir y renoncer comme cela a été le cas cette saison. Certains ont eu lieu mais de façon partielle ou filmés. 

Outre le suivi des travaux de restauration du grand théâtre historique de la ville, ce sont les adaptations nécessaires pour la production des spectacles en dépit des mesures découlant de la crise sanitaire, un véritable casse-tête entre les annulations, les captations de certains, l’occupation de théâtre Confluence et autres…

Ce qui a été assez complexe, c’est le rapport au temps qui est tout à fait singulier comparé à celui qui nous est habituel dans le monde du spectacle, par exemple on pense un opéra deux années à l’avance, les projets sont construits pas à pas en commençant par les maquettes, lesquelles sont validées, les budgets sont montés et soumis également à la validation, etc. Or, d’une semaine à l’autre, il fallait réinventer un projet en en reconsidérant les contours, un rapport au temps donc où il a fallu apprendre à vivre au présent, savoir renoncer parfois et collectivement conserver un esprit de solidarité pour que ces adaptations constantes ne génèrent pas des sources de conflits ou autres crispations dans l’équipe, aussi bien dans le pôle administratif que dans ceux de l’orchestre et de l’Opéra, voire avec le public et les responsables politiques. Tout cela a nécessité des échanges nombreux, une réelle énergie sur la durée pour amener des choix quasiment au jour le jour, il s’est agi là d’un exercice souvent éreintant mais dont la finalité est plutôt placée sous le sceau de la réussite. Il est certain que personne n’est sorti de cette période heureux et joyeux mais nous avons œuvré pour que cela se passe le mieux possible et je pense que nous y avons réussi. Nous avons gardé le sentiment de faire un métier essentiel et fécond en dépit de la situation incertaine. 

Quel est votre regard, d’une manière générale, sur l’impact de l’épidémie sur le monde de la culture ? A-t-elle révélé des failles déjà sous-jacentes, bien présentes avant même l’arrivée du virus ?

Il est vrai qu’en dehors de la crise sanitaire, nous sommes déjà dans une période de mutation si l’on pense par exemple aux ouvrages lyriques dont les projets doivent être plus légers et ont à se mouvoir davantage d’une maison d’Opéra à une autre, une inclination à aller dans ce sens qui se fait depuis un moment certes, mais celle-ci s’est considérablement accentuée avec la crise. Il apparait de même indispensable de sortir de sa zone de confort, de relativiser certaines choses ou de les réinventer différemment, comme les horaires de travail ou de spectacle. Il a fallu veiller au respect des nomenclatures pour les orchestres pour ne citer que ces éléments parmi d’autres bien entendu. L’épidémie nous a obligés, en quelque sorte, à nous adapter et, par là-même, à faire souvent autrement, l’exercice me semble vertueux somme toute. Ensuite, il est évident que cela a mis au jour la nécessaire aide des pouvoirs publics au monde la culture et je dois dire qu’en France, comparativement à d’autres pays, leur concours a été manifeste. Ailleurs, le monde culturel a été très fragilisé, il y a une ici aussi une précarisation mais globalement, les aides du gouvernement ont pu sauver une large partie des projets artistiques, les chanteurs lyriques par exemple, ont pu continuer à recevoir un salaire pendant toute la période malgré l’annulation des contrats. Il est à espérer qu’il restera quelque chose ensuite de cette dynamique des pouvoirs publics.

Tournage de Don Giovanni

Il a été souvent question d’accoler les termes d’essentiel et de non essentiel aux échanges sociétaux de quelque nature qu’ils soient avec le curieux sentiment que les nourritures culturelles pouvaient être reléguées au second plan au profit de préoccupations plus « pragmatiques », que pensez-vous de cet état de fait qui a opposé deux groupes d’individus au fond ?

En effet, certains discours, non unanimes fort heureusement, plaçaient le monde de la culture dans la périphérie des besoins, dans ce non essentiel, c’est ignorer ici ce que de telles pensées soulèvent en terme quasi philosophique. Si l’on examine de plus près ce qu’une société privée de sa culture serait, on pourrait se limiter aux seuls besoins vitaux qui permettre de vivre ou de survivre au fond. Est-ce le modèle d’une « bonne vie » selon l’acception philosophique du terme ? La culture au sens le plus large, c’est du lien social, du dialogue, des échanges, toutes ces données absolument inaltérables chez l’être humain, ce dont nous avons été privés pendant une longue période. Je trouve ce manque non seulement asséchant mais encore dangereux et on nous a vraiment infantilisés sur cette question à grands renforts d’injonctions pour nous dire ce qu’il fallait ou non faire, sans compter les revirements de positions importants dans la mesure où même nos responsables étaient parfois démunis et c’est à cet endroit que je pense que nous avons manqué de discours aussi bien critiques qu’autocritiques.

A la rentrée prochaine, vous serez pleinement dans un magnifique théâtre dont la restauration nous est révélée jusque dans ses coulisses par la captation récente de Don Giovanniréalisé par Sébastien Cotterot (voir l’article en suivant le lien : https://parolesdopera.com/?s=don+giovanni) N’avez-vous pas cette impression de vivre bientôt votre véritable première saison en fait ?

Je la vis en effet ainsi, la saison qui s’achève est comme une transition, une saison de passation en quelque sorte, d’une direction et d’un lieu à l’autre, je considère la saison prochaine comme une première pleine et entière, la commencer dans ce monument est un cadeau ! Il s’agit d’un investissement qui a été réalisé par les collectivités territoriales, un engagement important sans toutefois être démesuré et qui a permis une restauration bien pensée en dehors de tout excès et de luxe ostentatoire. On a cette permanence du dispositif historique et moderne à la fois puisque tout l’équipement scénique et toutes les normes sont les plus actuelles possibles. Nous avons préservé tout ce qui pouvait l’être et le geste architectural a été également mesuré. Un investissement donc raisonnable et raisonné. Le résultat est magnifique, c’est une grande chance pour les professionnels et le public !

Prendre la direction d’une maison d’opéra, c’est également avoir un calendrier de projets bien défini, quelles sont vos orientations en la matière ? Avez-vous un thème autour duquel elles s’organisent ?

J’essaie que chaque saison ait sa couleur, un fil conducteur sans pour autant fixer une matière définitive et incontournable. Donc plutôt des thèmes autour d’une même idée et qui vont se répondre les uns les autres, ainsi la saison prochaine sera placée sous le titre « Contre vents et marées ». Je l’avais choisi avant même de savoir que l’on serait en sortie de crise et qu’il nous faudrait déployer une grande énergie pour résister à ce qui nous entraine vers le fond ! Mais c’est aussi le thème de la mer, de l’élément marin qui traverse différentes formes musicales. Au-delà des thématiques, je souhaite donner un large espace aux artistes et aux créateurs. L’un des projets importants est celui de l’accompagnement des artistes dans la durée, donc nous en auront en résidence pendant deux saisons, du moins en ce qui concerne la première équipe avec un tandem de metteurs en scène ; Sandra Pocceschi et Giacomo Strada. Ils seront ainsi avec nous sur différents projets de créations et, en même temps, le public pourra interagir avec eux en les suivant dans leur parcours de création, les rencontrer par exemple. Il peut y avoir des interactivités avec des écoles ou avec certains groupes de manière à créer une continuité de présence avec ces artistes de la maison d’Opéra.

Avec ces metteurs en scène, il y aura également une compositrice en résidence ; Joséphine Stephenson avec laquelle nous aurons plusieurs projets et particulièrement celui de l’écriture d’un opéra qui sera donné pour la saison 2022/2023. Entre-temps, toujours avec Joséphine Stephenson, d’autres projets émergeront comme celui de Narcisse à L’Autre Scènequi était déjà prévu mais déprogrammé cette année. Elle fera également des arrangements pour de la musique actuelle d’artistes de son choix à l’Autre-Scène encore. 

Vous venez de vivre une expérience artistique originale dans l’Opéra d’Oman avec une approche de l’art lyrique dans le monde arabe, un enrichissement culturel évident dont vous imprégnerez peut-être quelques mises en scène personnelles ? 

Ce n’est pas chose aisée que de dire ce qu’il en reste et si contamination il y aura à partir de cette expérience dans ma propre expression artistique mais ce que je sais, c’est que l’expérience était intense et sans doute, certaines de mes valeurs ont été réaffirmées peut-être d’un point de vue humain plutôt qu’artistique je crois. Et, en cela, c’est à présent que je peux le mesurer.

Rappelons en effet, que vous êtes également metteur en scène, le public avignonnais se souvient ainsi de votre Bohèmede Puccini à l’Opéra-Confluence en janvier 2019 et plus récemment du superbe film de l’opéra Don Giovannide Mozart réalisé par Sébastien Cotterot (https://parolesdopera.com/?s=Sébastien+cotterot).Comment passer de la direction à la scène, est-ce un exercice délicat ?

Pas vraiment au fond, considérant que je suis pleinement directeur parce qu’également présent sur le plateau, que je travaille avec les chanteurs, les chœurs, l’orchestre et avec les équipes techniques. C’est bien ce contact permanent avec les personnes de la maison qui ne me fixe pas uniquement dans le travail administratif et celui de gestion. Etre sur le plateau permet la compréhension du travail des autres, ce qui peut ensuite favoriser la prise de décision. Donc, pas de grand écart entre la direction et la scène mais bien une complémentarité dans un même travail d’ensemble. Je crois beaucoup à la direction des institutions par des artistes, j’y vois là comme un supplément d’âme en quelque sorte aux projets. Ce qui n’empêche pas, bien entendu, une nécessaire humilité dans sa propre expression artistique en ayant ainsi soin de laisser une large place aux autres artistes, tout est question d’équilibre dont la finalité reste le projet initial et commun. Rien de plus navrant qu’un théâtre qui devient un outil au service du projet d’une seule personne !

Quelques titres d’ouvrages pour la saison prochaine ?

Il y aura plusieurs nouvelles productions dont deux aux titres peu courants à Avignon ; Peter Grimesde Benjamin Britten, inédit sur la scène d’Avignon, que je mettrai en scène en ouverture de saison et Idomeneode Mozart. La thématique de la mer traverse ces deux œuvres. Idomeneo, rarement joué à Avignon, du moins depuis un certain temps, sera mis en scène par Sandra Pocceschi et Giacomo Strada.

 Ensuite, on peut évoquer deux reports puisque nous avons dû annuler des spectacles il y a deux ans ; Madame Butterfly de Puccini mis en scène par Daniel Benoin et La Dame de piquede Piotr Ilitch Tchaïkovski, mis en scène par Olivier Py. 

Lorsque nous nous sommes parlé en 2019, vous vous mettiez à l’oud ! Vieil instrument de 1500 ans m’aviez-vous alors indiqué, avec cette volonté de comprendre la musique arabe, avez-vous progressé vers cette musique orientale ?

Je dois reconnaître que depuis mon retour en France, je joue bien moins souvent de l’oud ! Toutefois, il m’arrive de le reprendre de temps en temps avec beaucoup de plaisir, néanmoins je n’en ai plus la pratique puisque je ne peux jouer avec d’autres musiciens, notamment l’un d’eux qui était un peu mon mentor en la matière ! A présent, jouer tout seul est moins motivant bien entendu.

Pour conclure, une lecture qui vous a marqué ces derniers temps ?

Outre les ouvrages lus ces derniers temps, lesquels sont directement liés au travail, je pense à un magnifique livre écrit par mon éclairagiste Laurent Castaingt, il n’est pas encore paru et doit l’être très prochainement sous le titre : Le Théâtre de la lumière. C’est véritablement un bijou qui se partage entre les pôles technique et historique avec une dimension doublement artistique et philosophique. Voilà un livre que je conseille, lorsqu’il paraitra, non seulement aux professionnels du spectacle mais également à tout lecteur.

Propos recueillis par Marianne Millet le 6 juillet 2021

Un véritable plaisir de retrouver Frédéric Roëls à la direction de l’Opéra Grand Avignon ! Sensibilité artistique et préoccupations administratives mêlées de manière harmonieuse pour œuvrer dans le sens des artistes et du public. Les projets autour des plus jeunes sont favorisés, l’accès à la culture en général et à l’ouvrage lyrique en particulier se prononce à l’Opéra Grand Avignon sous le regard bienveillant de son directeur.

Photographies : Cédric Delestrade/ACM-STUDIO

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