Peter Grimes, du poème de George Crabbe à l’opéra de Benjamin Britten, une oeuvre puissante et poignante…

Dans la lignée des grands personnages tragiques, celui de Peter Grimes dont l’opéra éponyme de son compositeur Benjamin Britten aura, dès la première en juin 1945, un retentissement notable sur le public londonien d’abord et à l’ensemble du monde opératique ensuite.

Qui est ce Peter Grimes que la rumeur tient pour coupable ? De prime abord, pêcheur de son état et plutôt abrupt, ce misanthrope des mers ne traine pas après soi la sympathie des habitants du petit village du comté du Suffolk, loin s’en faut puisque chacun est convaincu que le triste bougre a fait un sort funeste à son mousse disparu de manière étrange. Passant outre les explications maladroites du présumé coupable et forts de leur opinion, les villageois ne retiennent pas la cause accidentelle du mousse disparu. Pourtant Peter rêve d’épouser la tendre Ellen, institutrice du village qui semble prendre fait et cause pour le marginal. C’est grâce à elle que Peter prendra un nouveau mousse, mais l’inéluctable destin conduit sa marche aveugle et pousse le malheur un peu plus avant, Peter se montre brutal, l’apprenti tombe du haut de la falaise, il n’en faut pas davantage pour voir en Grimes un assassin récidiviste et lancer une chasse à l’homme. Grimes est acculé contre la tragédie qui le rejoint, il lui reste à prendre la mer pour y faire volontairement naufrage. Les rumeurs les plus folles, enflées par l’imagination collective et soutenues par une haine de la différence ont eu raison de celui qui ne savait ou ne pouvait s’inscrire dans la normalité attendue des villageois.

À l’origine de ce drame lyrique, le poème de George Crabbe, The Borough (Le Bourg) composé de vingt-quatre parties dont l’ensemble est titré Letters (les lettres) et comportant environ trois cents vers chacune. Bien que Romantique, semblant néanmoins ici « Naturaliste » bien avant l’avènement du genre, Crabbe saisit au plus près de sa réalité la vie rurale qui lui est si familière. Grand admirateur du rimeur, Lord Byron dira de lui qu’il est « le plus rigoureux peintre de la nature, voire le meilleur ». En effet, dans ce long texte versifié en pentamètres, le poète place d’abord le décor réaliste de ce bourg d’Aldeburgh dans le Suffolk dans lequel il a vécu et grandi. La mer parfois hostile et ses vents violents plantent un décor propice au drame. Viennent ensuite la galerie de ses habitants marqués du sceau de la pauvreté avant de peindre le portrait de l’institutrice; Ellen Orford, celui de Abel Keene (Ned Keen) et bien entendu, la présentation de Peter Grimes qui fait tout le sujet de la vingt-deuxième lettre. Il faudra attendre l’adaptation lyrique du poème par Benjamin Britten et son librettiste Montagu Slater pour voir le lien entre l’institutrice et le pêcheur qui n’existe pas dans le texte de Crabbe.

Si des décennies plus tard, Emile Zola propose la mise en scène des caractères de ses personnages selon leur hérédité où le milieu duquel ils sont issus et dans lequel ils vivent, nul doute que l’on puisse voir chez Crabbe cette tendance à l’étude des comportements par ces mêmes éléments. Le poète fait de Peter un être violent, porté sur la boisson, le jeu et les larcins : « rien ne contentait son âme cruelle ». Si dans l’adaptation opératique du poème deux de ses mousses trouvent la mort d’une étrange façon, ils sont au nombre de trois dans le poème qui donne également pour leitmotiv la figure du père qui hante « de son vivant et par sa mort » Peter Grimes. La fin du poème, dans une dimension toute fantastique, rejoint un univers inquiétant plus shakespearien :

« Mon père, de son vivant et par sa mort,

Ne chercha qu’à me tourmenter,

Et son spectre ne put se contenter

De ma vie laborieuse et pénible

Mais décida de revenir, m’obligeant à le voir,

Et ainsi me fit négliger mon commerce. »

Poursuivi par les affres du parricide, la hargne du personnage se métamorphose, au moment de sa mort, en une terreur délirante qui effraient les femmes autour de sa couche funèbre :

« Ils étaient toujours là, et je dus regarder

Un lieu empli d’horreurs qu’on ne saurait décrire,

Où les flots s’entrouvraient, où j’entendis le cri

Du péché qu’on expie, un cri de force inhumaine. »

(Traduction des vers précités de l’anglais par B. Banoun et K. S. Fritsch.)

Du poème à son adaptation musicale, l’œuvre se fait plus subtile dans la peinture du drame social, le thème de l’exclusion, cher à Britten, s’y voit de manière plus sensible, ainsi Grimes devient un personnage plus romantique, tourmenté et fragile voire poétique. Aspirant même à épouser Ellen, l’institutrice qui le comprend et l’accepte tel qu’il est, le paria doit néanmoins affronter le rejet d’une société villageoise brutale. Les liens-mêmes entre Grimes et ses mousses deviennent plus mystérieux, oscillant entre la violence et un sentiment plus ambigu.

Benjamin Britten, compositeur, pianiste et chef d’orchestre connait bien les lieux évoqués dans le poème de Crabbe, et pour cause, il est né dans le comté de Suffolk en 1913, y a vécu une grande partie de sa vie. Fils d’une mère chanteuse, la musique accompagne son plus jeune âge, notamment le piano qu’il pratique dès l’âge de cinq ans. Très tôt, il assiste de même à des soirées musicales organisées par sa mère qui y convie nombre d’artistes. Viennent ensuite les cours au Royal College of Music de Londres qu’il intègre en 1929 et plusieurs voyages aux Etats-Unis entre les deux guerres. C’est là qu’il composera sa première opérette Paul Bunyan, personnage légendaire du folklore américain. C’est également la rencontre déterminante avec le ténor Peter Pears, le compagnon d’une vie, dédicataire de plusieurs œuvres et muse du compositeur. De retour en Angleterre en 1942, la composition de son Peter Grimes va redonner à l’opéra anglais ses lettres de noblesse perdues depuis près de trois siècles.

Viendront, entre autres œuvres, une adaptation du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare et War requiem qui remporteront un succès notable. La reine Elisabeth l’anoblit en 1973 et lui octroie l’Ordre du mérite avant qu’il ne décède quelque trois années plus tard.

Britten entend assumer ses choix musicaux comme ceux plus personnels et c’est face à la rigidité morale des années trente qu’il vit son homosexualité en toute liberté. Pour lui, seule la musique prévaut et ce, bien au-delà des différences et de l’intolérance. Le thème de l’enfance qui traverse l’œuvre du compositeur, notamment avec ces jeunes garçons maltraités, pousse un certain nombre de ses critiques à y voir là son goût pour les jeunes adolescents. Qu’importe au fond au musicien les suppositions ou attributions d’amours platoniques avec de jeunes éphèbes, lui qui sera salué officiellement à plusieurs occasions pour une œuvre inégalée.

C’est en 2003, dans le village d’Aldeburg dans le Suffolk, où le compositeur et son compagnon Peter Pears ont vécu jusqu’à leur mort, qu’une sculpture haute de quatre mètres a été édifiée afin de rendre hommage au musicien. Figurant une coquille Saint-Jacques, la sculpture révèle une citation tirée de Peter Grimes : « I hear those voices that will not be drowned » (« J’entends ces voix qui ne seront pas noyées »).

Marianne Millet


PETER GRIMES (Benjamin Britten)

  • DATES

Vendredi 15 octobre 20h30
Dimanche 17 octobre 14h30

  • INFOS PRATIQUES
  • Tarifs : À partir de 10€
  • Opéra Grand Avignon

Opéra en deux actes avec prologue (1945)
Livret de Montagu Slater d’après le poème The Borough de George Crabbe
 
Direction musicale Federico Santi
Études musicales Thomas Palmer
Mise en scène Frédéric Roels
Scénographie Bruno de Lavenère
Costumes Lionel Lesire
Lumières Laurent Castaingt
Assistante à la mise en scène Nathalie Gendrot

Peter Grimes Uwe Stickert
Ellen Orford Ludivine Gombert
Captain Balstrode Robert Bork
Auntie Cornelia Oncioiu
First niece Charlotte Bonnet
Second niece Judith Fa
Bob Boles Pierre Derhet
Swallow Geoffroy Buffière
Mrs. Sedley Svetlana Lifar
Reverend Adams Jonathan Boyd
Ned Keene Laurent Deleuil
Hobson Ugo Rabec
Fisherman Jean François Baroin
Fisherwoman Clelia Moreau
A lawyer Julien Desplantes
1° et 4° burgess Saeid Alkhouri
2° et 6° burgess Pascal Canitrot
3° et 5° burgess Gentin Ngjela
Voice Zyta Syme

Orchestre National Avignon-Provence
Chœur de l’Opéra Grand Avignon

avec la participation du
Chœur de l’Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie
Directrice Valérie Chevalier, Cheffe de chœur Noëlle Gény

Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon En coproduction avec l’Opéra de Tours et Theater Trier

Peter Grimes : un opéra du monde d’après
Peut-on revenir après 250 ans d’absence ? Ce fantôme est celui de l’opéra britannique, quasi disparu des scènes après Henry Purcell. En juin 1945, quand Benjamin Britten présente son premier opéra à Londres, on s’interroge : faut-il se remettre à écrire des opéras en langue anglaise ? La Seconde Guerre Mondiale s’achève à peine et l’on peut également se demander si composer un opéra tout court possède encore un sens.
Qu’arrive-t-il après le drame ? Le jugement.
Qui est innocent ? L’innocence existe-elle seulement ? Il y a bien l’enfance, mais l’enfance est meurtrie, morte. Assassinée ? Cherchons vite un coupable… Les langues se délient dans les villages, la rumeur enfle comme une lame de fond qui s’apprête à engloutir un navire. Un pêcheur bourru aux rudes manières nommé Peter Grimes possède la mine patibulaire d’un coupable. Mais l’opéra se garde bien de livrer la clef de l’affaire. Le cadre se veut plus anglais que les pelouses de Buckingham Palace : on le connait grâce à Turner, ce sont les côtes du Suffolk battues par les vents marins, à l’est du Royaume-Uni, et leurs ports de pêche. Pour raconter cette histoire toute de sel et d’iode, Britten convoque un illustre romantique national : George Crabbe, poète favori de Jane Austen et auteur de The Borough (« Le Bourg », 1810), drame inspiré de son village natal Aldeburgh – où justement Britten s’est installé pendant la guerre et fondera un festival de musique en 1948, demeuré célèbre.
Avec Peter Grimes, on se croirait au cinéma. Dix solistes campent les villageois : le pêcheur, le prêtre, la tenancière du troquet, le juge, l’apothicaire… Un grand chœur, aux avis plus dévastateurs qu’une vague fouettée par la houle, et de magistraux interludes à l’orchestre rythment une marée musicale où les tempêtes intérieures de Grimes se noient dans le ressac des commérages.

Frédéric Roels propose une transposition de Peter Grimes dans les années 1970. Un temps plus proche de nous, mais un temps où les villages sont encore isolés, où le qu’en dira-t-on est roi.


Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 2h30

Tarif à partir de 10 euros

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