Hervé, cette folle « Force qui va ! » par Pascal Blanchet à l’occasion des Chevaliers de la table ronde sur la scène de l’Opéra Grand Avignon.

Conférence sur Offenbach animée par Pascal Blanchet, automne 2019.

Pascal Blanchet, difficile de vous enfermer dans une fonction unique puisque vous êtes tout à la fois docteur en musicologie, auteur de nouvelles comme d’émissions télévisées, rédacteur de critiques de spectacles pour l’Opéra, scénariste, conférencier à vos heures et peut-être j’oublie ici quelques autres activités pour l’artiste infatigable que vous paraissez être ! Comment, au fond, tout cela a-t-il commencé puis progressé pour vous ?

(Rires)…Connaissez-vous la chanson « Pour sûr » de Bourvil alors qu’il chante la difficulté d’imiter deux voix et qu’il lance : « Mais j’avais à le faire quand même parce que quand on est artiste, il faut faire tous les genres… » ? eh bien, c’est précisément de cela dont il s’agit, pour qu’un artiste puisse vivre, il ajoute volontiers diverses fonctions à la première, néanmoins mon activité principale reste celle de l’écriture pour la télévision qui offre nombreuses séries et, par voie de conséquence, quantité de textes à produire. Parallèlement, le désir d’étudier la musique m’a toujours accompagné. Ainsi ai-je joué du piano, de l’orgue tout en faisant du chant, ce qui correspondait bien à mon amour pour l’opéra, le bel canto ou les œuvres de Mozart. Lorsque je suis entré à l’université, c’était d’ailleurs dans le but d’y approfondir l’étude du chant, également le solfège. A la fin de mon bac, j’avais retenu l’initiation à la musicologie, ce à quoi je m’employais déjà au fond, puisque je lisais des ouvrages sur la musique, son histoire, ses analyses etc. À ce stade, je devais donc préparer une maîtrise mais déjà plus âgé que les autres étudiants, ma prof m’a plutôt orienté vers un doctorat ! Me voilà à Paris pour y faire des recherches, un rêve en somme car tous les manuscrits sont à la bibliothèque de l’Opéra National de Paris où je me rendais, muni de ma carte de chercheur. À l’époque, je logeais dans une résidence pour étudiants canadiens. C’était tellement impressionnant de pouvoir manipuler et lire ces manuscrits d’origine !

Conférence animée par Pascal Blanchet et chant autour d’Offenbach, automne 2019.

À la suite d’une lecture attentive de votre ouvrage Hervé Par lui-même, il ne fait nul doute que l’opérette en général et le compositeur Hervé en particulier aient retenu tout votre intérêt, pourquoi ce compositeur plutôt qu’un autre dans l’espace opératique ?

En fait, je désirais parler de Offenbach car dans mon étude du chant à l’université, je me préparais à chanter dans des opérettes en banlieue, en effet ici, à Montréal, les troupes d’amateurs ou de semi professionnels se produisent dans les banlieues mais lors de mon audition, devant le jury et à l’évocation de l’opérette, la directrice du département de chant a marqué un rire un peu méprisant pour ce qu’elle jugeait comme un genre mineur !

À ma directrice de thèse à laquelle j’avais parlé de mon désir d’écrire sur Offenbach, j’avais également fait allusion à Hervé qu’elle ne connaissait pas, toute érudite qu’elle était ! Et c’est vers ce compositeur qu’elle m’a orienté alléguant le fait qu’on ne le connaissait pas ou peu. À travers Hervé, j’avais la possibilité de traverser, non seulement toute une époque mais encore le genre même de l’opérette. Donc si ma première intention était de travailler sur Offenbach, il n’en demeurait pas moins que le faire sur Hervé était plus original car moins courant bien entendu.

J’ai connu Hervé très jeune par l’intermédiaire d’Offenbach dont j’avais des disques de la Sélection du Reader’s Digest et dont j’avais lu la biographie très bien faite par Alain Decaux et dans laquelle il était question d’Hervé puisqu’à ses débuts, Offenbach avait soumis une de ses opérettes à Hervé qui avait ouvert son propre théâtre. (La pièce était titrée Oyayaye, ou la reine des îles, opérette en un acte sur un livret de Jules Moinaux). Hervé est ravi et interprète lui-même la reine, ce qui ne devait pas manquer de saveur !

Outre cela, j’avais également connaissance du compositeur par les émissions de Radio-Canada qui passait celles de l’O.R.T.F animées alors par Jacques Rouchouse.

(Jacques Rouchouse né le 13 avril 1946 à Lyon est un essayiste et critique musical français. Producteur de nombreuses émissions musicales radiophoniques, il est un des plus ardents promoteurs de l’opérette en France, notamment par ses écrits plusieurs fois primés. Grand prix de la littérature musicale de l’Académie Charles-Cros en 1965. Il est l’auteur d’une biographie de Hervé).

Les extraits de Chilpéric, Faust, L’œil crevé et d’autres ouvrages diffusés sur Radio-Canada m’avaient absolument fasciné. J’avais donc fait des enregistrements sur cassettes que j’écoutais inlassablement, ainsi Hervé faisait déjà partie de moi en quelque sorte !

Au début des années 90, je faisais de même partie de la société Jacques Offenbach, laquelle avait été fondée par Jean-Christophe Keck, ce qui me permettait de recevoir des bulletins relatifs à l’opérette sous la forme de liasse de papiers agrafés !

(Jean-Christophe Keck est un musicologue et chef d’orchestre né en 1964 à Briançon (Hautes-Alpes). Il est l’un des plus grands spécialistes de Jacques Offenbach, et il est directeur de publication des œuvres complètes de Jacques Offenbach, Offenbach Edition Keck (OEK).)

Pascal Blanchet en visite à Houdain en 2007, village natal de Hervé. Statue du compositeur.

Portrait de Pascal Blanchet.

Vous avez su, dans cet ouvrage, amener le lecteur non seulement dans le monde particulier de l’opérette, mais encore y diffuser l’ambiance très particulière de toute une époque, celle d’un XIXème siècle qui sera également traversé par la guerre franco-prussienne de 1870 tout en restant absolument dans l’univers des artistes.

C’est une époque dans laquelle les artistes ne sont plus pensionnés comme l’ont été leurs prédécesseurs, Beethoven a été l’un des derniers à bénéficier de ces ressources, après lui les artistes doivent subvenir à leurs besoins par leurs propres moyens et lorsque l’on est un compositeur qui ne connait pas un succès immédiat, il est essentiel d’avoir une source de revenus autre, donc nécessairement en ajoutant une autre fonction à celle de la composition bien entendu. Ensuite, pour être joué à l’Opéra-Comique, il faut quasiment forcer les portes du « temple » ! À grands renforts de relations par exemple, il fallait également avoir le prix de Rome, dans le cas contraire, il était difficile de faire son entrée, et parfois, même doté du prix tant espéré, on pouvait avoir du mal à percer, ainsi Berlioz en a-t-il fait l’expérience. Donc, que penser de Hervé qui n’a pas le prix de Rome, qui n’est pas issu d’une famille de musiciens, l’argent manque, sa mère était veuve, c’est extrêmement plus difficile pour lui de se faire une place dans l’Opéra comme le fera plus de manière plus aisée son rival Offenbach.

Parlons davantage, si vous le voulez bien, du compositeur Hervé avec lequel l’opérette grandit, pourquoi ce musicien Louis-Auguste-Florimond Ronger choisit-il ce pseudonyme extraordinairement court et qui peut nous paraitre banal aujourd’hui ?

D’abord, comme il le confie à l’inaccessible directeur de l’Opéra-Comique de Paris, Émile Perrin, il n’aime pas son nom qu’il trouve très laid, ensuite c’est sans doute parce qu’il était organiste dans l’église de Saint-Eustache et, comme il se doit, soumis à une posture des plus sérieuses, qu’il doit recourir à un pseudonyme pour œuvrer dans des compositions plus légères sans être reconnu. Donc dès 1848, il va utiliser ce nom de théâtre tout en étant l’organiste de Saint-Eustache, Monsieur Ronger, jusqu’en 1854. Un seul prénom réduit phonétiquement à deux lettres, R, V, peut-être faut-il y voir un emprunt à l’un de ses élèves à qui il enseignait la musique, le marquis de Hervé, toujours est-il que sur la place des artistes, le nom fonctionnait plutôt bien. Plus que d’autres, il était véritablement plusieurs personnes, passant allègrement de l’organiste posé au compositeur « toqué ». Il a eu un autre surnom du reste, lors de son séjour en prison, il signait alors ses partitions sous le nom de Louis Heffer, tiré de ses initiales FR, Florimond Ronger.

Ses sources d’inspiration sont nombreuses ; historiques, mythologiques, d’actualité et j’en passe avec cependant l’art d’y glisser à chacune de ses œuvres un pan de sa propre vie semble-t-il, ce qui est manifeste dans Mam’zelle Nitouche mais sans doute plus subtil dans d’autres œuvres de son fait.

Oui, dans Mam’zelle Nitouche, c’est « mur à mur » selon l’expression ! Lorsque je lis les lettres d’Hervé, ses notes ou certains de ses vieux livrets dont quelques-uns n’ont pas encore été publiés ou non repris, j’ai senti combien il se mettait en scène dès 1854 dans Le Compositeur toqué, il joue lui-même le personnage de ce compositeur en affirmant sa folie et en se livrant à toutes les excentricités possibles qu’il a consignées dans son livret écrit par lui-même. Déjà, dans Les Gardes françaises, son premier opéra comique joué, il avait écrit un rôle qu’il interprétait lui-même, celui d’un musicien d’église qui jouait du serpent, cet instrument à vent qui remplaçait l’orgue lorsqu’il n’y en avait pas. Le personnage, second rôle, était bien sûr comique. Je trouvais de même frappant qu’il ait créé des personnages qui séjournaient en prison après que lui-même y fut resté quelque dix-huit mois. Dans l’Oeil crevé, le personnage, condamné à faire des barreaux de chaise, est en prison par exemple. L’expérience de Hervé fut sans doute des plus traumatisantes car la prison de Mazas, où il était alors interné, laquelle n’existe plus à présent, était donnée pour un établissement cruel où les détenus étaient très isolés, ainsi il y a sans doute chez Hervé le besoin impérieux d’en parler à travers ses œuvres, il prend ce qu’il a vécu et semble en mettre les rigueurs à distance grâce à la parodie, à l’humour salvateur en l’occurrence. C’était également l’époque qui voulait ce genre comique, Hervé se déclarait « pas plus niais que Wagner ou Verdi », ni meilleur ni pire que les compositeurs de grands opéras voulait-il signifier tout en étant conscient qu’il ne pourrait jamais composer un opéra à l’instar de Verdi pour ne citer que lui, donc il lui restait à inclure dans ses œuvres des moments d’opéra comme on peut en entendre peut-être davantage dans Les Chevaliers de la table ronde. Ainsi, le public est entrainé dans des ouvrages protéiformes en quelque sorte, comme si Hervé voulait lui montrer qu’il est parfaitement apte à composer toutes les musiques opératiques possibles. Puis dans un retour vers l’absurde, il revient l’instant d’après dans un comique des plus visibles qui rompt avec le mouvement plus noble de l’instant précédent.

À la lecture de votre livre, il apparait bien cette évidence du « beau siècle » que de cloisonner les genres sans accepter que ceux-ci se mêlent, or Le compositeur « toqué » entend faire éclater les cadres et faire se fusionner les genres, ce dont il parait faire les frais par la suite.

Sans doute mais c’est aussi par une sorte d’obligation qu’il compose ainsi. Ce que l’on peut remarquer en France, depuis le décret de 1807 de Napoléon 1er, et bien avant d’ailleurs avec Louis XIV, c’est que l’on doit faire de la musique à l’Académie de musique, l’opéra et le ballet c’est à l’Opéra et les textes déclamés à l’Académie française c’est-à-dire au Théâtre français. Entre les deux, s’est faufilé l’Opéra-Comique avec, à l’origine, les musiciens de la Foire au début du XVIII, la Foire Saint-Laurent, la Foire Saint-Germain qui parodiaient les grandes pièces de l’Opéra et parlaient entre les moments musicaux. Interdits de parler, ils brandissent des pancartes où la foule peut lire des couplets qu’elle reprend en chœur, de là naîtra l’Opéra-comique avec sa vivacité du verbe et des intrigues et dont la variété est essentielle, ainsi Hervé suivra tout à fait ce théâtre de l’irrespect qui est né d’un désir de liberté face aux prérogatives de l’Ancien Régime. La Révolution française avait brisé un peu la rigidité du décret que Napoléon affirmera à nouveau. Quand Hervé, chef d’orchestre à l’Odéon, fait jouer Les Gardes françaises, il est interdit immédiatement car l’Odéon accepte de la musique uniquement pour les tragédies et non pas pour les comédies ! Au Palais-Royal, il pouvait se jouer du vaudeville à couplets et parfois, à la toute fin de la pièce, un couplet pouvait être chanté. Donc le cloisonnement des genres était en effet nettement marqué, néanmoins le compositeur Adolphe Adam que Hervé a rencontré, avait tenté de faire éclater les genres en démarrant son propre théâtre, le théâtre National, pour être joué à la suite d’une brouille avec le directeur de l’Opéra-comique.

Hervé s’est vu offrir le fauteuil de chef d’orchestre par le nouveau directeur du Palais-Royal avec l’assurance de jouer ses propres compositions, il donne alors Les Folies dramatiques, une pièce en cinq actes, dont chacun d’entre eux se moque d’un genre, c’est là sa première parodie d’opéra avec l’acte Gargouillada qui parodie les chanteurs italiens. La pièce est irrésistiblement drôle. Il faut bien comprendre le climat de cette époque où les nombreuses interdictions viennent ceinturer la liberté artistique. Tous les artistes en souffrent et cherchent à dépasser ces contraintes.

Ainsi, lorsque Hervé obtient le privilège d’exploiter un théâtre ; Les Folies-Concertantes, nommé plus plaisamment ensuite les Folies-Nouvelles, il lui est permis de faire des pièces à deux personnages et pas davantage, il peut toutefois intégrer des pantomimes qui offrent des sortes de ballets. Mais le rêve de Hervé est d’écrire des opéras comiques, et dans Agamemnon ou le Chameau à deux bosses, pièce très drôle, il fait chanter des comédiens en coulisse, peindre des soldats sur une haie visible sur la scène, dans sa tentative continuelle, en effet, de se libérer des contraintes imposées sur la loi des genres. Aurait-il développé autant de ressorts d’imagination s’il avait eu la possibilité de jouer ses œuvres à l’Opéra-comique ? Nécessité fait loi au fond !

Hervé nous semble un homme-orchestre sans mauvais jeu de mots, en effet il chante, joue, compose musique et textes, dirige un théâtre, se fait son propre agent artistique…

Il semble prendre plaisir à tout contrôler en fait sans vouloir déléguer à autrui quelques-unes de ses fonctions. Il est son propre librettiste pratiquement jusque dans les années 1860 et, lors de son entrée aux Bouffes Parisiens qui était le théâtre d’Offenbach, alors qu’on lui commande Les Chevaliers de la table ronde, il fait appel aux librettistes Henri Chivot et Alfred Duru sans doute pour la première fois. Cependant l’œuvre ne reçoit pas l’accueil escompté et l’ouvrage suivant en trois actes, L’œil crevé sera de son propre cru, en effet Hervé avait écrit le livret dans les années 1860 et s’il en a écrit les paroles et la musique, cette fois il ne joue pas tel qu’il le fait dans Chilpéric, œuvre pour laquelle il compose paroles et musique tout en montant ensuite sur scène pour y interpréter un rôle, une posture qui suffit à faire sa promotion en somme. Quant au Petit Faust, peut-être lassé de devoir mener tout de front, Hervé fait appel aux librettistes Adolphe Jaime et Hector-Jonathan Crémieux, ce dernier, qui travaille avec Offenbach, deviendra un habitué des œuvres de Hervé, et peut-être davantage qu’avec celles d’Offenbach à partir de cette époque.

Homme très occupé, Hervé joue en Angleterre comme en France, pour le Café-Concert du boulevard du Temple et autre. Il a également quatre enfants dont les naissances rapprochées dans les années 1840, il s’est marié à l’âge de 19 ans en 1844, lui donnent de même fort à faire, ne serait-ce que pour les établir. Il est donc dans l’obligation de gagner sa vie, pour lui-même et toute sa famille, il est chef d’orchestre à L’Eldorado pendant un long moment.

C’est une époque où il n’est pas bon de « surprendre » son public comme on peut le lire en plusieurs endroits de votre ouvrage.

Il y a dans la volonté de surprendre celle d’attirer l’attention pour le public vienne au théâtre en somme mais en même temps, il s’agit d’un public d’abonnés qui est plus conservateur. Souvenons-nous combien la nouvelle de Prosper Mérimée, Carmen, adaptée pour la scène lyrique en 1875 par Georges Bizet, avait choqué son public parce qu’il y avait un meurtre de femme donné sur scène ! C’était alors impensable pour les dignes mères accompagnées de leurs filles à marier qui se rendaient au théâtre d’y voir un assassinat qui défiait la bienséance attendue alors !

Ainsi, le nouveau directeur de l’Opéra-Comique en 1870, rappelle à Hervé cette idée qu’il ne faut pas désorienter le public en quelque sorte.

Lettres de Hervé au directeur de l’Opéra-Comique, Emile Perrin. (Photographies Pascal Blanchet)

Au XIXème siècle, les agents artistiques n’existent pas et Hervé semble passer un temps important à tenter de « se vendre » si l’on en juge ses nombreuses lettres envoyées aux différents directeurs de maison d’Opéra, notamment, et sans succès aucun, à « l’homme au regard oblique », le fameux Émile Perrin, directeur de l’Opéra-Comique. Il lui faut une énergie incroyable pour œuvrer et, en même temps, faire jouer ses ouvrages !

Il existe tout de même des imprésarios pour les chanteurs et pour les grands compositeurs, ce sont les éditeurs qui font leur promotion. Toutefois, les compositeurs moins reconnus doivent en effet gérer absolument tout ce qui participe à la réception de leur œuvre. Hervé, quant à lui, a sans cesse cherché sa place et désiré entrer aux Variétés comme à l’Opéra-Comique, il a bien son petit théâtre mais ça reste insuffisant pour réaliser les projets qu’il a en tête. Il faut aussi signaler un fait important pour les artistes, c’est la fin du décret de Napoléon 1er par son neveu Napoléon III qui accorde enfin la liberté des théâtres à partir de 1864. Voilà ce qui fera d’ailleurs la fortune d’Offenbach qui pourra jouer absolument partout tout ce qu’il veut, aussi bien aux Bouffes Parisiens, à l’Opéra-Comique, aux Variétés, au Palais-Royal, qu’au Théâtre de la Renaissance, il faut dire que l’opérette a le vent en poupe à ce moment-là, le public se presse au théâtre pour entendre ces œuvres légères. Hervé profite de ce vent favorable au genre mais il doit compter avec le succès notable de son rival Offenbach qui devient le roi des Variétés.  Il finit par trouver le Théâtre des Folies-dramatiques, un théâtre alors en quête de son identité, il s’y faisait du mélodrame quand Hervé rencontre le directeur pour lui proposer ses œuvres, L’Oeil crevé pour commencer puis, bientôt, les Folies-Dramatiques deviennent le lieu des opérettes, et ce, même après la guerre.

Comme il le fait apparaitre dans Mam’zelle Nitouche, « Nul n’est prophète en son pays », qu’est-ce qui explique ses succès londoniens pendant que la France se montre si peu enthousiaste à l’écoute de la plupart de ses œuvres ?

Premièrement, Il faut bien avouer que Hervé est étrange et déstabilise, on ne sait pas trop comment le prendre. Le fameux humour anglais, le « nonsense », cet humour absurde que l’on retrouve dans les comédies anglaises lui correspondent assez bien, les Anglais semblent mieux s’accommoder de cette esprit-là sans être enfermés dans un genre unique avec ses codes attendus comme en France. Lorsque Hervé avoue par exemple à Perrin, directeur de l’Opéra-Comique, qu’il a été chanteur pour promouvoir ses œuvres, il parait plutôt suspect car il franchit les barrières établies pour un compositeur de l’époque, alors que les Anglais n’ont pas ce genre de préjugés par rapport à une France plus académique. Par ailleurs, son séjour en prison ne lui est guère favorable, il en reste une vague rumeur aussi ténue soit-elle et qui ressort parfois dans les articles des années 1860, cela le dessert, un problème qu’il ne rencontre pas en Angleterre où sa réputation d’ancien détenu ne l’a pas suivi.

Il y a chez cet artiste une formidable capacité à contrer les vents mauvais, il est tenu par une résilience solide pour employer un terme actuel, ainsi avec Les Cloches de Corneville dont le formidable succès lui échappe totalement pour ne pas en avoir travaillé le 3ème acte. On pense de même à son séjour en prison quelques années auparavant qui peut être un passage assez délicat pour un artiste sensible et enfin, à cette volonté d’avancer malgré les nombreux refus de ses œuvres pour être jouées dans différents théâtres qu’il souhaite ardemment intégrer, l’Opéra-Comique et son terrible Cerbère pour ne citer que celui-ci. (En 1856, Hervé comparait à Paris en cour d’assises pour détournement de mineur, il est condamné à trois ans de détention, il effectuera dix-huit mois de sa peine à la prison de Mazas)

Ce qui est remarquable chez Hervé, c’est qu’il s’est fait tout seul, il n’a pas de parents musiciens, pas davantage de fortune personnelle, ni de relations puissantes, il entre dans le métier par sa seule force. Il est remarqué par Auber (Daniel-François-Esprit Auber, compositeur français, 1782-1871) qui lui donnera des cours particuliers au Conservatoire. C’est un personnage tout à fait atypique qui rebondit sans cesse après l’épreuve. Dans ses lettres, il peut nous paraitre bipolaire, un trait de sa personnalité qui le rend également très créatif et entreprenant quand nécessaire. Ainsi, lorsque sa dernière œuvre Bacchanale composée peu de temps avant sa mort, en 1892, fait l’objet d’une critique acerbe et cruelle, Hervé n’hésite pas à rédiger une lettre bien sentie à l’endroit du journaliste du Figaro, jusqu’à la fin, le compositeur déploie une fougue certaine et peut-être est-il pris d’une vague folie au soir de sa vie.

Enfin, à la lecture des textes et de la musique de Hervé, on peut suivre ce fil conducteur d’une plus ou moins douce folie, quand elle n’est pas complètement assumée dans sa plus forte présence !

Exactement, Hervé a d’ailleurs dit au public français, dans sa série d’articles, qu’il a découvert ce genre-là, cette face de l’absurde grâce à ses débuts en tant qu’organiste à Bicêtre juste à la suite de ses études musicales avec Auber. Sa mère y était lingère, il s’agissait de ce que l’on nommait alors un asile et il jouait dans la chapelle de cet établissement de personnes vieillissantes et aliénées. C’est là son premier emploi et il va écrire pour « les fous » dira-t-il, il a alors à peine 17 ans ! Première œuvre donc en 1842 qu’il titre L’Ours et le Pacha et dans laquelle il fait jouer les malades pour lesquels il a composé des airs qui semble les apaiser. Il a pu ainsi connaitre de plus près la folie et quarante plus tard il avoue qu’il avait alors découvert les « fous » qui posaient des gestes insensés et qu’il avait trouvé tout cela si drôle qu’il en avait conçu le désir d’oeuvrer en ce sens, de mettre cette folie sur scène, ce qui deviendra du reste son style dont il revendiquera la paternité et qu’il cherchera à refaire jusqu’à la fin. La dernière grande excentricité de Hervé est celle de son opéra fantaisiste en trois actes et cinq tableaux : Alice de Nevers qui est la dernière pièce dont il écrit les paroles et la musique en y jouant également le premier rôle et là, c’est l’échec complet qui le fera renoncer à ce style qu’il avait pourtant voulu défendre pendant bien longtemps.

Outre cela, c’est aussi cette volonté de gommer l’illusion, de faire corps avec le spectateur dans une distanciation quasi brechtienne, le rire en plus bien entendu.

Il va plus loin en effet que les simples apartés. Il interpelle aussi bien les comédiens dans la fosse de façon familière et décalée, il commente le genre pendant qu’il joue, arguant le fait qu’il serait bon d’avoir ici un couplet de tel ou tel ton, puis il se met en demeure de le chanter etc. Il se parle à lui-même et semble avancer au fur et à mesure qu’il pense à un aspect plutôt qu’à un autre de la composition en marche qui semble se fabriquer parfois devant le public.

La scène de l’Opéra Grand Avignon, donnera à l’occasion des fêtes de fin d’année Les Chevaliers de la table ronde, quelle place tient cette opérette dans l’œuvre d’Hervé ?

Pour ma part, je ne connaissais pas cette œuvre, laquelle, au moment de mes études, n’était pas jouée et à l’époque, les partitions ne se trouvaient pas comme actuellement où les ressources numériques sont nombreuses et partagées. Ainsi, lorsque je me suis aperçu que cette œuvre était importante pour lui et qu’elle avait été l’occasion d’entrer aux Bouffes Parisiens, je me suis penché sur cet opérette. Hervé tenait à ce qu’elle soit réussie puisque les Bouffes étaient le théâtre d’un Offenbach triomphant. Raison pour laquelle Hervé fait appel aux deux jeunes librettistes cités plus haut pour mettre toutes les chances de réussite de son côté. Quand j’écoute la partition, je vois qu’à tout moment, il fait de l’opéra comique, on entend des rythmes qui lui sont tout à fait propres et que personne d’autre ne parvient à faire. La ronde des chevaliers est un moment aussi bien charmant que véritablement comique. C’est donc une œuvre réussie, néanmoins le genre parodique était quelque peu passé de mode, ainsi son opéra reçoit un accueil plutôt mitigé. De fait, en dépit d’une bonne musique, peut-être, il est vrai, un peu trop « copieuse », le public ne porte pas vraiment l’ouvrage qui sera repris en 1872, preuve en est que Hervé tenait à cette opérette. C’était au fond sa première grande œuvre en trois actes qui finira par tomber dans l’oubli puisqu’on retiendra plutôt la trilogie : Chilpéric, L’Oeil crevé et Le petit Faust.  De mon côté, je vois plutôt une tétralogie en y ajoutant les Turc dont la musique est magnifique, quatre œuvres créées dans un même théâtre, par la même troupe, aux Folies-Dramatiques. 

C’est bien grâce au Palazzetto qui veut faire connaître la musique française du grand XIXème siècle, un peu avant 1820 jusqu’après 1910 environ, que le public contemporain va redécouvrir Hervé dont le Palazzetto prendra Les Chevaliers de la table ronde afin de mettre en lumière le compositeur quelque peu oublié. Le titre est évocateur pour tous, ce qui conduit ainsi à s’intéresser spontanément à l’oeuvre.

Entretien du 10 décembre 2021 avec Pascal Blanchet par Marianne Millet

Des heures charmantes en compagnie, dans un premier temps, du livre de Pascal Blanchet, Hervé par lui-même puis, à la faveur d’une visioconférence entre Montréal et la France (louée soit la technologie contemporaine !), une rencontre des plus enrichissantes avec un maitre en la matière musicale doué d’une gentillesse et d’une disponibilité peu communes ! Merci à lui pour cette balade dans le monde de l’opérette en compagnie du compositeur délicieusement « toqué » !


Quelques extraits de ressources numériques du Palazzetto Bru Zane à propos des Chevaliers de la table ronde:

Le Figaro, 17 novembre 1866. C’était hier soir, aux Bouffes, la répétition générale des Chevaliers de la Table-Ronde. Cette petite fête de famille devait, comme toujours, être tout à fait intime ; quelques amis et amies de la maison seulement. Aussi la salle était-elle comble !La répétition n’a commencé qu’à neuf heures moins le quart.

Le Ménestrel, 10 mars 1872

Au bon temps de l’opérette bouffe, il eût fallu, enregistrer au nombre des grands succès du genre, la restauration des Chevaliers de la Table ronde, avec laquelle la nouvelle direction des folies-Dramatiques vient d’inaugurer son règne.Aujourd’hui que le public semble vouloir brûler ce qu’il a tant adoré, qu’en adviendra-t-il ? Nous croyons pourtant que cette fois encore la muse folle d’Hervé pourra raviver un moment la fortune d’un genre prêt à s’éteindre.


LES CHEVALIERS DE LA TABLE RONDE (Hervé)

  • DATES

Mercredi 29 décembre 20h30
Jeudi 30 décembre 20h30
Vendredi 31 décembre 20h30

  • INFOS PRATIQUES
  • Tarifs : À partir de 10€
  • Opéra Grand Avignon
    Durée : 2h30

Opéra bouffe en trois actes de Louis-Auguste Florimond Ronger dit Hervé. Paroles d’Henri Chivot et Alfred Duru.
L’opéra fut représenté pour la première fois au théâtre des Bouffes-Parisiens le 17 novembre 1866 puis remanié en 1872.
Il est recréé en 2015 à l’opéra national de Bordeaux par le Palazzetto Bru Zane et la compagnie Les Brigands.
 

Direction musicale Christophe Talmont
Adaptation et mise en scène Jean-François Vinciguerra
Décors Dominique Pichou
Chorégraphie et assistante à la mise en scène Estelle Danvers
Costumes Amélie Reymond
Lumières Geneviève Soubirou
Etudes musicales Ayaka Niwano

Merlin II Jean-François Vinciguerra
Mélusine Laurène Paternò
Le Duc Rodomont Jacques Lemaire
Princesse Angélique Jenny Daviet
La Duchesse Totoche Sarah Laulan
Roland Marc Van Arsdale
Médor Blaise Rantoanina
Adolphe Sacripant Richard Lahady
Ogier le Danois Joé Bertili
Lancelot du Lac Timothée Varon
Renaud de Montauban Yvan Rebeyrol
Amadis de Gaule Maxence Billiemaz
Fleur de Neige Estelle Danvers
 
Première fois depuis sa création que cet ouvrage sera donné avec un grand orchestre. (Orchestre National Avignon-Provence)
 
Opérette pour fous du roi
Le XIXe siècle demande du Moyen-Âge ? Hervé va lui en donner ! Mais attention, la noble tradition épique française va en prendre pour son grade, inutile d’astiquer les cottes de maille. Ça décoiffe sous les heaumes des chevaliers de la table ronde, catapultés en plein Second Empire. L’enchanteresse Mélusine est une bonimenteuse de marché bradant ses poudres de perlimpinpin en solde… Merlin s’annonce comme un « droguiste, dentiste, maître d’école, parfumeur, légiste, chimiste, avocat, barbier, enchanteur »…
On l’a compris, la machine à voyager dans le temps nous emmène davantage à Kaamelott que chez Chrétien de Troyes. Exhumé des oubliettes de l’histoire il y a quelques années, ce joyau d’opérette est taillé en 1866 de la main d’Hervé, le rival de Jacques Offenbach sur les scènes bouffes parisiennes, et s’apparente à un Orphée aux Enfers médiéval. Qui est cet énergumène que nous avons tiré des basses-fosses de la postérité ? Hervé, Mesdames et Messieurs, n’est rien moins que le père de l’opérette, qu’il invente dans les années 1840 pour adoucir les mœurs des aliénés de Bicêtre. Tout un programme… Musicothérapie visionnaire, surréaliste avant l’heure, le style comico-virtuose de celui qui se surnomme « le compositeur toqué » détonne par sa folie des grandeurs.
Puristes s’abstenir, on est venu pour rire. Mais rire potache avec panache ! La pochade entend, au milieu des mélodies populaires pétillantes, faire jaillir des morceaux de bravoure. La vocalise escalade les notes… et tralala piou piou.
Les preux chevaliers Roland, Lancelot du Lac et Amadis des Gaules s’affrontent lors d’un tournoi devant le roi Rodomont. L’enjeu de la joute : pour le vainqueur, deux flambeaux d’argent, en deuxième prix, une montre et pour le troisième, en guise de lot de consolation, la main de la princesse Angélique – puisque les prétendants ne se pressent pas au pont-levis, « et pourtant elle est blonde », s’étonne son père…

***
Le spectacle restitue à merveille l’humour de la pièce fondé sur les anachronismes dans une fête médiévale pleine de surprises.
 
Production de l’Opéra Grand Avignon


Réservations sur le site internet de l’Opéra Grand Avignon  http://www.operagrandavignon.fr

ou par téléphone :  contactez la Billetterie de l’Opéra Grand Avignon
au 04 90 14 26 40

Durée : 2h30

Tarif à partir de 10 euros

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