Frédéric Roels

Peter Grimes, du poème de George Crabbe à l’opéra de Benjamin Britten, une oeuvre puissante et poignante…

Dans la lignée des grands personnages tragiques, celui de Peter Grimes dont l’opéra éponyme de son compositeur Benjamin Britten aura, dès la première en juin 1945, un retentissement notable sur le public londonien d’abord et à l’ensemble du monde opératique ensuite.

Qui est ce Peter Grimes que la rumeur tient pour coupable ? De prime abord, pêcheur de son état et plutôt abrupt, ce misanthrope des mers ne traine pas après soi la sympathie des habitants du petit village du comté du Suffolk, loin s’en faut puisque chacun est convaincu que le triste bougre a fait un sort funeste à son mousse disparu de manière étrange. Passant outre les explications maladroites du présumé coupable et forts de leur opinion, les villageois ne retiennent pas la cause accidentelle du mousse disparu. Pourtant Peter rêve d’épouser la tendre Ellen, institutrice du village qui semble prendre fait et cause pour le marginal. C’est grâce à elle que Peter prendra un nouveau mousse, mais l’inéluctable destin conduit sa marche aveugle et pousse le malheur un peu plus avant, Peter se montre brutal, l’apprenti tombe du haut de la falaise, il n’en faut pas davantage pour voir en Grimes un assassin récidiviste et lancer une chasse à l’homme. Grimes est acculé contre la tragédie qui le rejoint, il lui reste à prendre la mer pour y faire volontairement naufrage. Les rumeurs les plus folles, enflées par l’imagination collective et soutenues par une haine de la différence ont eu raison de celui qui ne savait ou ne pouvait s’inscrire dans la normalité attendue des villageois.

(suite…)

Entretien avec Frédéric Roels, directeur de l’Opéra Grand Avignon.

Bonjour Frédéric Roëls, la dernière fois que nous avons eu un entretien, vous étiez à la direction des opérations artistiques de l’Opéra Royal de Mascate à Oman, vous voilà à nouveau près de vos pénates si je puis dire, comment avez-vous vécu ce retour ?

Pour commencer, je dirais que le soleil leur est commun ! Mais bien entendu, les différences sont notables, du point de vue des moyens d’abord puisqu’entre ceux de l’Opéra Royal de Mascate et de l’Opéra Grand Avignon il y a un écart certain, néanmoins je retrouve à Avignon une vraie maison de production avec des spectacles qui s’y créent. De plus, c’est un endroit avec un chœur et un ballet permanents ainsi qu’une maîtrise qui travaille toute l’année, un orchestre y est associé, ce sont donc des forces vives artistiques bien présentes pour mettre en œuvre des créations. A l’inverse, l’Opéra de Mascate était essentiellement un lieu de passage de productions créées dans d’autres maisons d’Opéra, mises à part quelques exceptions.

L’expérience a été assez courte somme toute et très certainement des plus enrichissantes mais n’avez-vous pas connu le trouble de l’exil parfois ?

Il est certain que cette « expatriation » qui a duré quelque deux années n’a pas manqué d’intérêt, non seulement parce que le pays diffère totalement du nôtre mais encore parce qu’il y a cette culture autre que l’on découvre et qui nous charme, il faut apprendre des valeurs qui nous sont d’abord inconnues par la force des choses, on sent bien que l’on vient d’ailleurs alors qu’ici, ça peut paraître plus simple et plus immédiat…quoique cette année…je ne dirais pas que c’était si évident ! Quelque part, nous sommes tous comme des étrangers dans notre propre culture, immergés que nous sommes dans cette crise sanitaire ! Quant aux codes culturels, tout a dû être nécessairement réappris.

Vous voilà à la direction de l’Opéra Grand Avignon, ce qui n’est pas une première puisque vous avez dirigé, je le rappelle, celui de Rouen de 2009 à 2017, vous arrivez également au terme de quatre années de travaux de restauration du théâtre centre-ville, une prise de fonction plutôt chargée il me semble !

Ce n’est pas tant dans le présent que nous nous ancrons mais plutôt loin devant, dans la projection de l’ouverture du théâtre, des retrouvailles avec le public en pleine capacité, ce qui n’exclut pas la joie de l’avoir accueilli en jauge réduite depuis quelques semaines, ça permet de retrouver le sens de ce que nous faisons bien sûr, cependant nous sommes impatients de nous retrouver avec le public dans le théâtre en pleine jauge et sans masque lorsque cela sera possible. Concevoir les projets tels qu’on les a rêvés jusqu’à leur aboutissement sans la frustration de devoir y renoncer comme cela a été le cas cette saison. Certains ont eu lieu mais de façon partielle ou filmés. 

(suite…)

A l’occasion du tournage du film Don Giovanni à l’Opéra Grand Avignon, une rencontre avec le réalisateur Sébastien Cotterot…

Photographie : Barbara Buchmann-Cotterot

Bonjour Sébastien Cotterot, vous allez très bientôt réaliser la captation de l’opéra Don Giovanni de Mozart pour l’Opéra d’Avignon mais on vous connait davantage dans les rôles d’acteur, comment vous est venu ce désir, depuis quelques années maintenant, de passer derrière l’objectif d’une caméra ?

En effet, c’est d’abord par le métier d’acteur que je suis entré dans le monde de l’audiovisuel, un métier qui m’a finalement un peu frustré dans la mesure où l’on ne choisit pas forcément ce que l’on veut faire ni ce que l’on va tourner. Je faisais alors un peu de cinéma et davantage de télévision mais cela ne correspondait pas vraiment à la formation de comédien que j’avais pu suivre à l’école Périmony à Paris laquelle, assez classique, préparait davantage au jeu théâtral. Sans doute, une certaine lassitude est-elle née de cette permanence sur les plateaux de télévision, un essoufflement qui est ressenti et qui fait que l’on travaille moins parce que, par voie de conséquence, moins demandé. Parallèlement, j’avais acheté une caméra dans le désir que j’avais déjà de filmer çà et là les choses. Du reste, mes premiers films sont ceux de spectacles, d’abord des pièces jouées par des amis puis d’autres au théâtre des Variétés, ainsi tout cela s’est fait graduellement avec, insensiblement, une passion pour filmer les pièces de théâtre.

Quelle est la juste appellation de ce métier qui est le vôtre à présent ? Il reste peu connu en fait du grand public. Réalisateur audiovisuel ? Réalisateur indépendant ? Réalisateur de captation ?

L’appellation réalisateur est juste avec néanmoins, des variantes. Si l’on fait des documentaires, on parlera par exemple de réalisateur de documentaire etc. sans un complément, le nom de réalisateur évoque plutôt celui de film de fiction. Dès le début de mon aventure dans la réalisation, j’ai tenu à choisir ce que j’allais filmer et non accepter des propositions qui ne me conviendraient pas comme j’ai pu le faire dans mon passé d’acteur. C’est avec cet élan artistique qui me poussait vers certains spectacles que j’ai mené mes premières réalisations. Mon parcours de comédien m’offrait tout de même des avantages non négligeables en ce sens que je comprenais les œuvres et les jeux des comédiens sur scène, capter la bonne émotion avec le cadrage adéquat m’était peut-être plus simple, ou était-ce une sensibilité particulière qui était en moi ? Sans doute la conjugaison des deux. Moi-même, lors des films de concerts réalisés avec un ami musicien, je ne pouvais voir ce que lui-même percevait pour saisir au mieux ce qu’il y avait à capter comme le début et la fin d’un solo de guitare par exemple, n’étant pas musicien moi-même, il m’était impossible de pressentir ces instants, or, avec le théâtre, je sentais les mouvements du comédien et autre élément pour capter la juste émotion. Au final, on peut parler de réalisateur de captation parce que je ne pense pas qu’il y ait un terme plus approprié, il ne s’agit pas d’une recréation mais du suivi de l’œuvre déjà créée. La créativité, je peux la vivre cependant dans la réalisation des teasers (écrit également teaseur : bande-annonce courte d’un spectacle percutante et énigmatique). Je retranscris alors ce que j’ai vu moi-même de la pièce avec mon ressenti que je propose ensuite au metteur en scène.

(suite…)

La Bohème de Giacomo Puccini, un rêve à plusieurs voix…

dsc_4896 

« Pour ce qui est des rêves, des chimères et des châteaux en Espagne, j’ai une âme de millionnaire. », (acte I, air de Rodololfo « Che gelida manina »)

 Des scènes charmantes de Henri Mürger à La Bohème de Puccini, l’essentiel est conservé avec l’évocation d’une jeunesse estudiantine nichant dans une mansarde du quartier latin et remettant au lendemain les espoirs déçus du jour. L’argent s’y fait rare, le froid et la faim mordent les corps mais les âmes d’artistes restent légères pour nos quatre joyeux drilles ; un peintre, un musicien, un écrivain et un philosophe. Un propriétaire éconduit faute d’argent, un réveillon au café de Momus où grisettes et artistes se retrouvent, une rencontre entre le poète Rodolfo et sa jolie voisine Mimi, la petite brodeuse phtisique, une chandelle qui s’éteint et le couple principal se forme. En contrepoint, Marcello le peintre et Musetta la volage forment un couple plus volcanique. Le bonheur est là, fragile, fugace, menaçant de s’éteindre à chaque moment. C’est un Paris du XIXème siècle épris de poésie et de passion, un lyrisme musical débordant à chaque mesure, un pathos final qui nous étreint encore et toujours au fil des productions.

Cette fois, c’est à Samuel Jean, premier Chef invité de l’Orchestre régional d’Avignon-Provence, qu’il revient de diriger la fosse des musiciens, il s’y livre avec la belle énergie qui est la sienne, soulignant puissamment ou plus tendrement la musique de Puccini selon les émotions des personnages.

(suite…)

Frédéric Roels, un passeur d’émotions…

2011 frédéric roels 2©david-morganti

Metteur en scène, directeur d’opéra, notamment celui de Rouen de 2009 à 2017, actuellement directeur des opérations artistiques à l’Opéra Royal de Mascate à Oman, créateur de lumières, auteur à vos heures, dramaturge, notamment lorsque vous étiez à l’opéra de Liège, Frédéric Roels a-t-il cette nécessité de toucher un peu à tout pour comprendre au mieux l’univers lyrique dans ses multiples facettes ?

 En effet, il est une constante depuis l’enfance, à savoir une double passion pour la musique et pour le texte qui expriment et racontent un contenu, une émotion. Ce qui est sublime dans l’opéra, c’est bien la rencontre des deux qui interagissent, la musique apporte ses qualités narratives et émotionnelles, le livret en procure tout autant, parfois en allant dans un sens semblable, d’autres fois en se complétant voire en se contredisant. C’est dans l’observation de ces deux langages et de leurs interférences que je trouve un intérêt certain aussi bien dans mon travail de metteur en scène que dans celui de programmateur. C’est essentiel, selon moi, que les œuvres fassent sens et qu’elles engendrent une particularité qui résultent de l’alchimie entre le livret et la musique. Programmer une œuvre dont la portée ne serait que musicale ou inversement ne me séduirait pas car j’ai besoin de raconter une histoire, ainsi pendant les huit années passées à l’Opéra de Rouen, j’ai tenté que chacune des saisons raconte quelque chose, souvent conduites en cela par le fil conducteur d’une thématique choisie. Donc le désir de raconter avec la musique, le texte mais aussi, naturellement, avec le jeu des d’acteurs, la lumière, la représentation scénique, le mouvement. Quant à la lumière, c’est un langage qui m’a intéressé depuis mes études de théâtre et que j’ai pu créer dans des spectacles où les moyens financiers étaient moindres, quelques rares expériences d’éclairagistes sur demande également ont conclu cette approche que je n’ai pas poursuivie, Cosi Fan Tutte, en 2016, est le dernier opéra dont j’ai fait les éclairages.

Côté écriture, c’est une occupation plus intime puisque faite dans la solitude à contrario de la mise en scène qui est un travail collectif avec les chanteurs, le scénographe, le costumier, l’éclairagiste, l’assistant, l’orchestre, le chef d’orchestre etc., donc toute une équipe qui collabore pour la création d’une œuvre alors que l’écriture me permet, de temps en temps, de travailler dans la solitude quelques heures par jour comme j’aime à le faire parfois.

J’ai pu ainsi écrire nombreux articles dans une démarche explicative pour l’Opéra de Bruxelles ou le Palais des beaux-arts (BOZAR) ou, de manière plus imaginative, deux livrets d’opéra, une comédie musicale et, de façon plus souterraine pour l’instant, deux romans encore à l’ébauche.

(suite…)

Giacomo Puccini, entre réalisme et romantisme, une intensité dramatique…

puccini

Le musicien précoce

Giacomo Puccini est donné pour l’un des plus grands compositeurs de la seconde partie de ce XIXème siècle foisonnant d’arts et de sciences. Qui évoque Puccini songe sans doute simultanément à La Bohème, Tosca, Madame Butterfly, trois opéras à la tonalité dramatique pour ne pas dire tragique qui permettent, à l’opéra italien, après Verdi, de connaître à nouveau les feux éclatants de la gloire.

Mais reprenons quelques années plus tôt, c’est le 22 décembre 1858 en Toscane que naît le petit Giacomo, sixième enfant et seul garçon après cinq filles, un septième enfant, un garçon, verra le jour cinq ans plus tard et mourra à l’âge d’un an. Giacomo reste le seul « homme » de la famille puisque son père est également mort depuis quelques mois. Avant lui ce sont déjà trois générations de compositeurs d’église qui prédisposent sans doute aux aptitudes musicales le dernier rejeton Puccini. Si la pression familiale se fait sentir, Giacomo de son côté est un brin cossard et les plaisirs font plutôt le bonheur de ses jours ! Pourtant, bon sang ni talent ne sauraient mentir et c’est dans l’écoute de l’Aïdade Verdi, en 1876, que le jeune musicien, il a alors à peine 18 ans, décide de devenir compositeur. A 22 ans, fort d’une bourse, il entre au conservatoire de Milan où il se montre un élève des plus remarquables, un rien irrégulier mais véritablement brillant. La vie de bohème, il la connaîtra à l’italienne avec « La Scapigliatura » ; un mouvement littéraire et artistique aux formes diverses où on y rejette les principes bourgeois auxquels l’on préfère une création artistique libre. Giacomo rencontre à cette époque le compositeur Arrigo Boito, de 16 ans son aîné, et qui a déjà à son effectif une belle production artistique nourrie de poésies, de pièces de théâtre, de nouvelles et bien sûr d’opéras tel Mefistofele créé en 1868 à la Scala pour n’en citer qu’un. C’est ce nouvel ami qui va le soutenir dans la création de son premier opéra en 1884 à Milan ; Le Villi, dont le sujet fantastique et riche d’allusions magiques correspond bien au mouvement de la « Scapigliatura ». C’est dans cette même année que sa mère meurt laissant le compositeur très affecté, il n’a que 26 ans.

(suite…)