Opéra

Bertolt Brecht, du théâtre épique au théâtre dialectique…

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Bertolt Brecht       « La provocation est une façon de remettre la réalité sur pied » 

Bertolt Brecht est né à Augsbourg en 1898, donc il a 16 ans quand la Première Guerre mondiale éclate, mobilisé en 1918 il est aide-soignant dans un hôpital d’Augsbourg. Obligé de quitter l’Allemagne hitlérienne en 1933 où ses écrits sont brûlés devant l’opéra de Berlin, il émigre au Danemark puis en Finlande et finit par se fixer jusqu’en 1947 aux Etats-Unis. Victime des désordres de la république de Weimar, de l’ascension du fascisme (illustré dans La résistible ascension d’Arturo Ui), l’œuvre de Brecht devient le champ d’expériences pour une nouvelle conception du théâtre avant tout politique.

Bertolt Brecht avait débuté comme assistant metteur en scène au Deutsches Theater de Berlin en 1923. Exilé aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, il revient en Allemagne en 1948 pour fonder, avec son épouse la grande actrice Hélène Weigel, la troupe du Berliner Ensemble dont il va assurer la direction jusqu’à sa mort en 1956. Il est le théoricien d’un théâtre didactique ayant pour but la prise de conscience et l’action du spectateur. Il essaie pour cela de créer une distanciation entre spectateurs et personnages, afin d’empêcher l’identification.

Les décors sont suggérés et non réalistes, les éclairages sont francs, des panneaux viennent commenter des scènes, tout participe à l’anti-illusionnisme et amène le lecteur à sa lecture de la fable.

Admirateur de poètes tels que Villon, Rimbaud entre autres, Brecht écrit d’abord des poèmes dont on ne retient guère que Les Sermons domestiques, recueil publié en 1927, c’est naturellement son théâtre qui marquera profondément l’histoire du théâtre européen.

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Une fin de saison de l’Opéra Grand Avignon sous le charme tout italien de La Traviata.

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Dans un écrin…

Au plus près de l’œuvre de Dumas fils et de celle de Verdi, Stefano Mazzonis di Pralafera donne en ouverture de La Traviata la vente aux enchères des biens de sa tragique héroïne. Les acheteurs sont là, assis en rang, muets et demandeurs de colifichets de « la femme perdue » adorée mais également méprisée naguère. Un prélude d’une belle intensité dramatique qui place d’emblée le couple que forment Violetta et Alfredo au cœur de la tragédie. Et c’est de manière rétrospective, dans le souvenir même d’Alfredo, que la fête peut commencer.

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Il est intéressant d’y voir un contraste entre les êtres fantomatiques tout occupés à des plaisirs excessifs et ceux plus lumineux des personnages épris de vrais sentiments. En cela, les costumes de Katt Tilley soulignent avec force cette évidente frontière entre le factice presque carnavalesque en somme et l’authentique dans le pourpre d’une robe. Les lumières de Franco Marri renforcent l’opposition dans une alliance de teintes bleues qui enveloppent de haut en bas les nuances plus chaudes. Pour prolonger la partie toute symbolique, Edoardo Sanchi imagine un décor particulier dont le camélia garde une place de choix sur les parois mêmes des murs latéraux par exemple mais c’est surtout la place accordée au lit qui retient toute l’attention, son évolution rythme celle de Violetta semble-t-il, ainsi, de l’immense couche propice à toutes les débauches des débuts de la courtisane, succède le lit plus modeste des amants heureux, la solitude dans la mort qui approche retrouvera Violetta couchée dans un lit d’enfant et c’est la découpe immense de la tête de lit commune aux trois mouvements qui vient synthétiser une courte vie d’amour.

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Emmanuelle Cordoliani nous raconte son Enlèvement au sérail…

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Emmanuelle Cordoliani, vous avez l’expérience du théâtre et celle de l’opéra également, est-ce un atout pour diriger solistes et chœur d’un opéra ?

 Il me semble que c’en est un en effet car au théâtre il n’y a pas l’idée de groupe avec lequel travailler mais plutôt celle de l’individualité que je transpose à l’opéra où le chœur devient donc une personne à laquelle s’en ajoute une autre et ainsi de suite. De plus, dans ce projet où il y a un acteur sur scène, la théâtralité s’invite plus fortement, il faut donc trouver un jeu entre cet acteur et les chanteurs. Cependant, à la différence de la liberté d’expression au théâtre où l’on peut couper les textes, les monter, les agencer selon l’intention de mise en scène, le conservatisme est plus marqué à l’opéra, non seulement par l’érudition mais encore par la tradition, ainsi ce qui est intéressant, c’est d’évoluer dans ce milieu avec ce que l’on peut apporter du monde du théâtre. Depuis 2002, je monte des opéras en gardant à l’esprit que je le fais pour aujourd’hui et non pour rendre compte de ce qu’ils pouvaient être hier. Je sais également que les deux genres diffèrent, les relais de l’émotion, par exemple, sont plus nombreux à l’opéra ; un sentiment pourra ainsi être pris en charge par l’orchestre ou par le chœur, il est impératif d’être attentif à ces variations par rapport au théâtre. Enfin, le chanteur a davantage de fragilité que l’acteur, sans une voix préservée, il ne peut jouer alors que dans une situation analogue, le comédien pourra compenser malgré tout. Donc, il y a un va et vient entre théâtre et opéra qui permet, pour ce dernier, la rencontre de la parole, du chant, de la musique, de ses histoires, et c’est bien cela qui m’intéresse.

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L’enlèvement au sérail, l’opéra du jeune Mozart, dans toute sa force dramatique…

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Johannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus Mozart…

Mozart ! Que ce nom paraît familier à tout un chacun ! Tant d’images sont attachées au compositeur prodige que l’on en retient au moins une, pour certains il demeure cet ange blond béni des dieux, séduisant d’une cour à l’autre de nobles oreilles, pour d’autres, il restera ce démon aux plaisanteries scatologiques doublé d’un joueur invétéré.

Que n’a-t-on, par ailleurs, écrit sur l’homme, tentant sans doute par là de comprendre cette musique inégalée à ce jour ; dit d’une personnalité trouble, le musicien est confirmé dans une névrose d’angoisse, dominé par un caractère obsessionnel, qualifié d’éternel adolescent narcissique et paranoïaque, et j’en passe…Les études psychiatriques trouvent ici matière à noircir quelques pages qui ne sauraient suffire pourtant à comprendre l’artiste génial qui auraient balayé d’un revers de main ces quelques tentatives psychanalytiques insupportables ! Sans compter nombre de maladies dont la littérature médicale n’a pas manqué de diagnostiquer à titre posthume le malheureux Mozart, lequel aurait de ce fait subi à peu près tout ce qui peut se trouver comme maux et non des moindres, alternant le choléra, la syphilis, l’ulcère, la myopie, la surdité et tant d’autres alterations qu’une seule personne ne pourrait en souffrir ! Quant à sa mort, plus d’une centaine de causes l’expliquerait ! Les plus passionnantes restant bien entendu celles d’un possible empoisonnement et là encore, les auteurs du crime seraient légion !

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Dialogues des Carmélites, une histoire d’amour entre Dieu et les âmes…

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Dans le rêve de Blanche

C’est un public subjugué qui a suivi la première des Dialogues des Carmélites sur la scène d’Avignon ce dimanche 28 janvier. En effet, Alain Timàr, directeur du théâtre des Halles, nous offre dans cette nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon une version épurée et sublimée de cette pièce déjà si forte en émotions. Une mise en scène au service exclusif de l’œuvre semble-t-il, tout geste paraît traduire le sentiment de chacun des personnages, l’aspect matériel a disparu au profit du drame qui progresse avec intensité jusqu’à la tragédie finale. Sur scène, les trois murs sont des écrans blancs où sont projetées des couleurs et des formes propres au « rêve » de Blanche de la Force, et l’alternance du bien et du mal s’y donne dans une esthétique saisissante. Pour seul mobilier, un fauteuil qui grandit à vue, se métamorphose en lit mortuaire puis bientôt en tombeau. Le travail d’Alain Timàr est précis et extrêmement symbolique, on retrouve l’homme de théâtre auquel rien n’échappe, il n’est pas un seul déplacement ni aucun regard inutiles, la fluidité traverse comme une évidence la pièce d’un bout à l’autre de son avancée. On peut évoquer l’aspect très contemporain de cette mise en scène mais difficilement celui d’une transposition car Alain Timàr semble plutôt donner un caractère intemporel à l’histoire de ces carmélites martyres et les costumes d’Elza Briand portent avec justesse ce point de vue.

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Du dialogue avec Alain Timàr aux Dialogues des Carmélites…

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Alain Timàr, depuis 1983 vous dirigez le théâtre des Halles à Avignon, n’êtes-vous jamais lassé de ces mêmes lieux ?

 Non, je ne ressens pas de lassitude, car quand je suis à Avignon, j’éprouve souvent le sentiment de vivre un peu sur un bateau, Avignon et le Théâtre des Halles endossant le poste de vaisseau amiral ! Et que connote le bateau si ce n’est l’idée du voyage ! Je suis invité dans de nombreux pays et cela depuis plusieurs années déjà : ainsi La Corée du Sud, Hong Kong, Shanghai, Singapour… J’ai actuellement à nouveau des propositions pour la Chine et la Corée. Convié au Festival de Bucarest récemment, on m’a également sollicité pour une mise en scène en Roumanie. Si j’ajoute les créations réalisées dans la ville papale, la programmation du Théâtre des Halles et mon travail d’atelier en tant que plasticien, pas le temps en effet de s’ennuyer, ni à Avignon, ni ailleurs !

Le théâtre des Halles travaille également avec des établissements scolaires, vous paraissez sensible, semble-t-il, à « l’éducation du jeune spectateur ».

 La position de l’artiste, selon moi, est plurielle : nécessité du recueillement, de la solitude propices à l’inspiration, à l’imagination. Cet isolement, ce retrait volontaires permettent d’être en phase ensuite avec les autres. Vous comprendrez qu’être en permanence à la conquête ou en séduction d’un public potentiel ne me paraît pas essentiel. Cependant, lorsque l’on se trouve en responsabilité d’un théâtre, d’une équipe et d’un public, aller vers l’autre constitue une donnée fondamentale et paradoxalement, doit devenir une quasi tendance naturelle. Dans ce cadre-là, sensibilisation, transmission, élargissement des publics prennent tout leur sens et constituent des temps véritablement très importants dans le parcours d’un artiste. Quand je parle de sensibilisation, c’est dans le sens d’éducation, d’éveil, de curiosité et de découverte.

Dans la solitude des champs de coton de Bernard -Marie Koltès

Dans la solitude des champs de coton  de Bernard-Marie Koltès. Festival d’Avignon, théâtre des Halles, 2017.

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Le scénographe, ou le créateur d’univers scéniques…Rencontre avec Hervé Cherblanc.

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Hervé Cherblanc, qu’est-ce qu’un scénographe ? Est-il si différent du décorateur dont le terme peut paraître plus familier au grand public ?

 Il y a plusieurs appellations qui se rapportent au scénographe, celui d’exposition, de bâtiment et de spectacle. Le terme de décorateur de théâtre a glissé vers celui plus moderne de scénographe qui tend à signifier un peu la même chose. Cependant, la scénographie est employée car elle correspond davantage aux techniques relatives à la graphie de la scène, qui peut comprendre la vidéo, l’ambiance, l’univers du spectacle. On a là une idée d’espace plus que décor. Le mot est utilisé depuis peu dans le métier en fait et a remplacé en effet celui plus ancien de décorateur, ce qui marque bien l’évolution de la gestion de l’espace sur une scène au fond. Le scénographe peut néanmoins ne travailler uniquement sur le décor. Donc scénographie littéralement comme graphie de la scène.

 Comment devenir scénographe ?

 Aujourd’hui, il y a des écoles spécialisées qui préparent au métier de scénographe, en ce qui me concerne, je suis ingénieur de mécanique de formation et, si j’ai commencé la scénographie, c’est à l’occasion d’une rencontre avec une compagnie théâtrale qui a suscité chez moi une passion pour le théâtre, j’ai donc commencé à réaliser des décors, je faisais par ailleurs déjà de la peinture et des illustrations. Peu à peu, j’ai travaillé de plus en plus pour des compagnies et des grandes maisons. Le « coup de crayon » me semble indispensable bien que de très bons scénographes aujourd’hui travaillent uniquement sur l’espace numérique, toutefois avec un dessin, on peut davantage et rapidement exprimer une idée. Certains, également, ne passent pas par la maquette en carton, ce que je trouve regrettable, j’ai l’impression que parfois ces maquettes numériques très séduisantes trichent avec la réalité.

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Rencontre avec Fanny Gioria, metteure en scène d’Orphée de Berlioz.

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Si l’on s’intéresse à votre parcours artistique, Fanny Gioria, celui-ci semble d’abord orienté vers le théâtre, comment vous êtes-vous dirigée, assez rapidement du reste, vers la mise en scène d’opéra ?

 J’ai toujours aimé l’opéra, la musique, et les rencontres ont renforcé ce lien avec la musique jusqu’à ce que l’on me propose la mise en scène de La Servante Maîtresse de Pergolèse. Je suis donc venue avec une formation de théâtre plus que de chant et je me suis bien vite rendu compte qu’il y avait un dialogue à créer entre les chanteurs et leurs personnages, ils ont ce désir de jouer, de trouver leurs personnages. Finalement, du théâtre à l’opéra, c’est une continuité, un vrai défi et un dialogue qui se crée.

Avez-vous l’impression que l’opéra ajoute une dimension qui ne se retrouve pas forcément au théâtre ?

 En effet, pour moi, l’opéra représente une totalité, on peut être à la fois dans le théâtre, dans le personnage, dans la dramaturgie, dans l’expression des sentiments, dans la musique qui parfois dépasse les sentiments lorsque l’on ne peut plus dire avec les mots. Il y a les costumes, les décors, la danse dont j’adore le travail sur le corps et la respiration. C’est un art complet, bien que ce ne soit pas nouveau de le dire, je crois que c’est l’espace d’une expression plurielle et illimitée et lorsque l’un parvient à sa limite, un autre prend le relais et l’on est ainsi vraiment dans une transversalité. Nous sommes là dans une approche très moderne au fond, tout à fait contemporaine, en ce sens que l’on peut passer de l’un à l’autre, que l’on puisse travailler en équipe, avec cinquante ou soixante personnes, ce qui permet d’œuvrer sur la notion d’équipe et c’est cela qui m’intéresse beaucoup dans l’opéra.

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